173 km de course: un Fribourgeois dans l'enfer de l'UTMB
Le week-end dernier, Mathieu Clément a couru les 174km et 10'000 mètres de dénivelé de l'Ultra Trail du Mont-Blanc. Interview.
La Télé: Partir de Chamonix et revenir à Chamonix en faisant une boucle de 174 kilomètres, avec près de 10'000 mètres de dénivelé positif et en traversant trois pays différents: c'est l'UTMB, l'Ultra Trail du Mont Blanc, qui a eu lieu le week-end dernier. Une course à laquelle vous avez pris part, Mathieu Clément, en 23 heures d'effort. Comment vont les jambes, comment va le corps?
Mathieu Clément: Musculairement ça va, c'est un peu les tendons qui tirent. Mais le pire c'est la fatigue, on n'a pas beaucoup d'énergie. Je dors encore assez mal, on est décalé. Les tâches quotidiennes sont plus compliquées que d'habitude.
C'était votre quatrième participation à l'UTMB, avec deux abandons successifs. Est-ce que l'UTMB et vous, c'est "je t'aime moi non plus"?
Ouais, j'ai l'impression. J'ai eu beaucoup d'échecs sur cette course. La première fois ça s'était super bien passé, et puis après deux abandons, j'en étais presque venu à moins l'aimer alors que c'est la course qui m'a fait rêver, qui m'a fait commencer le trail. Là, il y a un petit début de réconciliation.
Vous êtes réconcilié, alors?
Pas tout à fait encore, mais on est en pourparlers.
Dans cette épreuve, il y a un moment fort en intensité et en émotion: le départ dans les rues de Chamonix, avec la musique de Vangelis, "La Conquête du Paradis". Comment on se sent à ce moment-là?
Franchement, on a les frissons. Il n'y a aucune autre course au monde qui donne des émotions pareilles au départ. On sait qu'on part pour une aventure de plus de 20 heures, la foule à Chamonix... c'est indescriptible.
On voit sur les images certains faire un signe de croix, d'autres immortaliser le moment avec leur téléphone. Vous, vous faisiez quoi?
J'étais avec un ami de mon équipe et on a partagé le moment ensemble. Franchement, on ne parle pas, on vit l'instant. Je sais qu'on est privilégié parce que chaque année il y a plus de 10'000 inscrits. Je me suis dit: il faut savourer.
Venons-en à votre course. Tout se passait très bien jusqu'au kilomètre 130, à Champex, où le réservoir s'est vidé. Qu'est-ce qui s'est passé?
J'étais dans des temps pour faire autour de 21 heures. En arrivant au ravitaillement de Champex, j'ai senti que ça commençait à coincer. Je me suis dit: vas-y, tu prends 3-4 minutes pour te ravitailler. Je suis ressorti, on longe le lac sur un kilomètre, et là j'ai senti que la foulée ne déroulait plus. À partir de ce moment-là, ça n'a fait qu'empirer jusqu'à la ligne d'arrivée. Chaque pas était de la douleur. J'ai dû serrer les dents, un pas à la fois jusqu'à Chamonix.
Vous l'avez écrit sur vos réseaux: c'était une course de survie. Comment on gère ça quand il reste encore 40 km?
On s'accroche à ce qu'on peut. Un pas à la fois, une montée à la fois. J'avais aussi ma famille et des amis au bord du parcours, et ça c'est une force incroyable quand on est dans la peine.
Vous avez senti quoi exactement, les jambes qui lâchent?
C'était surtout musculaire. En descente ça allait encore, je suis plutôt solide au niveau des quadriceps, donc je pouvais me laisser aller. Mais dès qu'il y avait du plat ou de la montée, c'était une souffrance absolue.
Vous avez fait des dizaines de trails dans votre carrière: le Japon, la Diagonale des Fous à la Réunion. L'UTMB reste encore à part?
Oui, il est à part. Surtout par son engouement: je n'ai jamais vu autant de monde au bord des sentiers. Et puis c'est l'ultra trail le plus relevé au monde, le niveau est tellement dense et il augmente chaque année. Il n'y a qu'à cette course qu'on peut trouver une ambiance comme ça. La Diagonale des Fous a une ambiance plus festive, mais l'UTMB a quelque chose de vraiment spécial qui la rend mythique.
En voyant des photos du week-end, j'ai remarqué un spectateur au bord du parcours avec un panneau: "La souffrance est temporaire, les souvenirs sont légendaires." Vous partagez ça?
Je dirais que oui. Chaque Ultra Trail que j'ai fait a laissé une trace indélébile. Sur 20 heures de course, on passe par tellement de moments, des hauts, des bas, de l'euphorie, des larmes. Et les lignes d'arrivée, je m'en souviendrai toute ma vie.


