50 ans d'ABE: "Quand on frappe fort, il faut s'y préparer"
L'émission de la RTS A Bon Entendeur a testé des milliers de produits de consommation en un demi-siècle. Interview de sa productrice et présentatrice Linda Bourget.
ABE existe depuis 1976 et a réalisé quelque 1600 tests. Qu'est-ce que vous n'avez pas encore analysé?
C'est une excellente question. Ce qui est fantastique dans le monde de la consommation, c'est qu'il y a sans arrêt des nouveautés, des nouvelles choses à décrypter et, malheureusement, de nouveaux problèmes, de nouvelles contaminations. Je pense qu'on a encore du travail pour quelques centaines ou milliers de tests.
Comment se passent concrètement ces tests, en coulisses?
C'est un exercice journalistique assez offensif, puisqu'on va nommer des marques et des entreprises — il faut donc être très rigoureux. Nous avons une équipe de recherchistes et un responsable des tests très spécialisé, qui travaille avec des laboratoires et élabore des protocoles précis. Pour nos analyses de bactéries dans les jacuzzis, par exemple — il y en avait notamment du côté de Fribourg — le protocole de prélèvement et d'acheminement des échantillons était très strict.
Est-ce que seul le service public peut financer ce type d'enquêtes?
Ça a évidemment des coûts, parce que pour qu'un test soit inattaquable, il faut faire appel à des professionnels. Mais non, le service public n'est pas seul : il existe une presse spécialisée comme Bon à Savoir ou la FRC, qui font également ce genre de tests.
En 50 ans, y a-t-il un test ou une révélation qui vous a particulièrement marquée?
Parmi ceux que j'ai connus, c'est sans doute le test réalisé pendant le Covid sur les masques de protection. Un certain nombre d'entre eux ne respectaient pas les normes, et certains ont été retirés du commerce à la suite de notre enquête.
Y a-t-il des conséquences concrètes à vos publications — retraits de produits, changements législatifs?
Quand on trouve des produits non conformes, ils sont retirés du marché, parce que les gens ne peuvent pas continuer à vendre, par exemple, un casque de vélo qui ne protège pas. Mais il y a aussi l'effet inverse : les produits bien notés disparaissent des rayons en quelques heures, dévalisés par les consommateurs.
Subissez-vous des pressions de la part d'entreprises ou de lobbies?
Bien sûr que ça dérange, et certains font appel à leurs avocats avant la diffusion pour tenter d'empêcher la publication. Ça fait partie du job. Quand on frappe fort et qu'on a de l'impact, il faut s'y préparer. Mais quand on est solide, fiable, et qu'on agit dans l'intérêt public, on peut y aller.
Est-ce que ces pressions ont évolué avec le temps?
Je ne saurais pas dire s'il y a plus ou moins de procédures qu'avant — elles ont toujours existé, c'est dans l'ADN de l'émission d'être offensif. Ce qui me frappe davantage, c'est la hauteur croissante des barrières de communication : il est de plus en plus difficile de tourner dans une usine, d'obtenir une interview d'un responsable. La communication se ferme.
Comment informer sans faire peur, par exemple sur des bactéries découvertes dans des spas?
C'est une question qu'on se pose à chaque fois. Dans un cas comme celui-là, on avertit d'abord immédiatement l'établissement concerné pour qu'il prenne des mesures, même avant la diffusion. En général, quand on publie, le problème est déjà réglé. Mais pour des sujets comme les microplastiques ou les résidus de pesticides, on doit doser l'alarmisme avec soin — signaler ce qui est problématique sans que les gens n'osent plus boire l'eau du robinet.
Après tous ces tests, qu'est-ce que vous osez encore mettre dans votre assiette?
Mon fils de 7 ans me dit: "Maman, avec toi on ne peut rien manger!" J'ai la chance d'avoir une mère italienne qui m'a bien élevée côté cuisine. Je mange des produits simples que je prépare moi-même. Pas de produits ultra-transformés, ou très peu — mais il faut quand même se faire plaisir. Je ne suis pas pour l'orthodoxie.
Certains sujets reviennent depuis 50 ans — produits locaux, publicités mensongères… Ça ne décourage pas?
Pas du tout, au contraire. Quand des enjeux importants persistent, il ne faut pas relâcher la pression. Et à côté de ça, il y a énormément de nouveaux défis: le numérique, le commerce en ligne — tout un univers qui n'existait pas il y a 50 ans.
En octobre, vous rejoignez la rédaction en chef de la RTS. Quelle est votre priorité?
Je me réjouis de ce poste de rédactrice en chef adjointe, parce qu'on est dans un moment exceptionnel pour les médias — une vraie bascule numérique. Les usages ont changé, les gens s'informent via une multitude de canaux. L'enjeu, c'est de continuer à délivrer une information de qualité service public et de réussir à toucher les gens partout où ils se trouvent.


