"Les cybercriminels ont toujours un coup d'avance"
Philippe Alain, commandant de la police fribourgeoise, quitte ses fonctions à la fin du mois de juin. Interview.
La Télé: Dans quel état d'esprit êtes-vous, à un mois de libérer votre bureau?
Philippe Alain: Ça paraît encore très loin et cette période de transition est passée très, très vite. J'ai envie de faire le travail jusqu'au bout, mais il y a maintenant des décisions dans lesquelles je dois impliquer mon successeur, évidemment. Donc c'est une période transitoire un peu particulière. Je profite aussi des gens avec qui j'ai partagé quelques années pour faire le bilan.
Vous faites partie de la police fribourgeoise depuis 2011. Qu'en retenez-vous?
Quand on arrive à la police cantonale et qu'on vient d'extérieur, c'est un peu une boîte noire. On découvre un environnement qui est hyper dynamique et hyper intense et des collègues, des gens qui vont devenir des proches, même des amis. Je tire un bilan humainement incroyable.
Ensuite, au niveau opérationnel, il y a eu des affaires absolument incroyables ou des engagements que la police a dû planifier, qu'elle a dû conduire. En tant qu'officier, même si on est dans les états-majors, on ne peut pas se cacher, on doit mouiller la chemise. Mais on ne le fait jamais tout seul. Je retiens vraiment le fait que j'ai pu travailler en équipe et avec des gens sur lesquels j'ai pu compter.
Au moment de votre nomination, en 2018, vous étiez le plus jeune commandant de police en Suisse, à 41 ans. C'était quelque chose de particulier?
Quand on sait qu'on est le plus jeune commandant, on se demande pourquoi les autres sont plus âgés, ce qu'il y a en plus. Et en même temps, j'avais obtenu la confiance des autorités. C'était une pression quand même.
Quand on arrive dans le monde des commandants de police de Suisse, on sent qu'on est un peu le junior mais on y est très bien accueilli. Et puis, ça se corrige très bien avec le temps. Fribourg engage assez souvent des cadres juniors. Je n'étais en tout cas pas le seul chef de service à l'État qui avait été engagé jeune et puis qui était passé par là. Pour ça, Fribourg est génial.
Vous avez notamment vécu la crise du Covid à la tête de la police. Vous nous aviez dit à l'époque sentir que des fortes attentes avaient été placées sur vous. Six ans après, pensez-vous avoir été à la hauteur?
Ce n'est pas à moi de le dire. Quand on est commandant, on ne l'est pas pour soi-même. On sent quand même la dimension très symbolique de ce travail.
On est des influenceurs de l'action policière, de l'action sécuritaire. On avait monté avec l'Organe cantonal de conduite (OCC) une équipe de gens qui avaient envie de faire en sorte que ce canton continue à vivre malgré la maladie.
Il y avait des gens qui étaient plutôt d'une origine militaire, tel que moi, des gens qui avaient plutôt une orientation service civil, santé sociale et puis des cadres de l'État qui étaient là, tous grades confondus. On a monté une chouette équipe.
Il y a eu d'autres crises depuis. Pas plus tard qu'au début de cette année, il y a eu le tragique événement de Chiètres, des féminicides. Et à côté de cela, le travail quotidien de la police.
Oui, il faut cette capacité à détecter ce qui va sortir de l'ordinaire. Et ce n'est pas forcément toujours les grosses opérations. Ça peut être des petites choses d'un point de vue tactique ou technique, mais qui peuvent avoir un grand effet sur la population et sur les autorités.
Ça, c'est la vie d'un commandant qui doit détecter ces surcharges opérationnelles et les gérer. Et en parallèle, faire tourner un service qui doit gérer son budget, ces petites réalités administratives du quotidien qui font que c'est un job qui est très volatile. C'est aussi ce qui le rend passionnant.
Durant vos années de commandant, la question de la cybercriminalité a aussi beaucoup évolué. Quel regard avez-vous là-dessus aujourd'hui?
Ce que je vois, c'est que les types de criminalité s'empilent les uns aux
autres. Il y a toujours des cambriolages, des accidents de la route, comme il y en
avait depuis des années. Et maintenant, il y a des nouvelles formes de criminalité qui s'installent.
J'ai l'impression que les "méchants" ont toujours un coup d'avance. Nous, on court derrière, que ce soit avec le cadre légal, avec nos moyens. On n'est pas très loin derrière, mais on est quand même à la traîne.


