Quatre mois sans logopédie à Gibloux: "Jade n'évolue pas"

A Gibloux, des élèves avec des troubles du langage sont sans suivi logopédique depuis janvier. Un cas qui révèle un système tendu à l'échelle du canton.

Un élève sur 14 est suivi en logopédie dans le canton de Fribourg. © envato (image d'illustration)

À 9 ans, Jade souffre depuis toute petite d'un retard de langage. Deux fois par semaine, elle quittait sa classe pour rejoindre la logopédiste de son école, dans la commune de Gibloux. Depuis le 26 janvier, les séances ont cessé: la spécialiste, engagée à 50%, est en arrêt de travail. Aucune date de reprise n'a été communiquée aux familles.

Sa maman, Mélanie Macheret, a multiplié les démarches — d'abord auprès du directeur de l'école, des autorités cantonales, puis de l'institution Flos Carmeli, chargée d'assurer les prestations de logopédie scolaire à Gibloux. Celle-ci a bien engagé une remplaçante depuis fin mars, mais à temps très partiel. Sur les 17 enfants concernés, 7 bénéficient ainsi du dispositif. Jade n'en fait pas partie.

Pour l'instant, la fillette ne régresse pas, mais "elle n'évolue pas", s'inquiète sa maman, qui a déploré un manque de communication aux parents. Sans logopédiste, le travail sur les sons et l'apprentissage de l'écriture sont à l'arrêt. "On ne comprend pas l'aspect aléatoire de ces suivis. On se sent abandonné."

Trouver de nouvelles personnes en cours d'année qui sont libres, qui attendent un employeur, on peut dire que ça n'existe pas dans la logopédie

Contactée, la direction de Flos Carmeli reconnaît une situation difficile, faute de pouvoir trouver un remplacement complet. "Sans être en pénurie — puisque tous les postes sont pourvus — le système est à flux tendu", admet Stéphane Noël, chef du Service de l’enseignement spécialisé et des mesures d’aide (SESAM). "Trouver de nouvelles personnes en cours d'année qui sont libres, qui attendent un employeur, on peut dire que ça n'existe pas dans la logopédie."

La situation n'est pas meilleure du côté des cabinets indépendants, où l'attente peut être longue, rendant toute solution de repli quasi impossible pour des familles comme celle de Mélanie.

Des besoins mieux repérés

Cette difficulté de recrutement reflète une réalité plus large: la demande augmente plus vite que les effectifs. "Il y a davantage d'enfants diagnostiqués avec un trouble relevant de la logopédie. Les troubles sont mieux connus qu'auparavant et davantage repérés par les parents, les enseignants et les médecins", explique Betül Akin, présidente de la section fribourgeoise de l’Association romande des logopédistes diplômés (ARLD).

Près de 3000 élèves sont suivis en logopédie dans le canton, soit environ un enfant sur quatorze. Une proportion qui illustre l'importance de ces prestations dans les écoles. Les besoins sont particulièrement marqués dans les premières années de scolarité, avec un pic en 4H, le niveau de Jade. En parallèle, le nombre de logopédistes salariés n’a que légèrement augmenté. Cela représente aujourd’hui une trentaine d’enfants suivis par poste à plein temps.

Flos Carmeli a repris contact avec Mélanie Macheret et a proposé des pistes d'exercices à réaliser à la maison avec sa fille. Formée en neuropédagogie, la maman tente de compenser elle-même. Une chance, reconnaît-elle, que toutes les familles n'ont pas.

Un enfant qui présente des troubles du langage et qui doit attendre longtemps court davantage le risque de voir son trouble se cristalliser

"Donner des exercices à faire à la maison peut avoir du sens, mais à condition que les parents soient encadrés pour les appliquer correctement. Le parent ne peut pas se substituer à la logopédiste", réagit Betül Akin.

Des conséquences qui dépassent le langage

Une interruption prolongée de suivi n'est pas sans conséquences, selon la spécialiste. "Plus un enfant est pris en charge tôt et de façon régulière, plus ses progrès sont importants et durables. Un enfant qui présente des troubles du langage et qui doit attendre longtemps court davantage le risque de voir son trouble se cristalliser."

L'impact dépasse la salle de classe. "Les troubles du langage ont aussi un impact important sur la socialisation de l'enfant et sur sa manière de communiquer avec les autres." Lorsque l'interruption survient à une période charnière du développement, le retard peut se creuser alors même que les exigences scolaires continuent d'augmenter.

2031, une échéance qui inquiète le secteur

La difficulté à recruter s'explique aussi par un problème structurel. Le nombre de places en master de logopédie est plafonné, notamment parce que la formation comprend un stage en fin de cursus. La capacité de formation dépend donc également du nombre de places de stage disponibles sur le terrain.

Les logopédistes salariés ont déjà des listes d'attente jusqu'à deux ans

Et la situation va encore changer. D'ici 2031, la loi sur la pédagogie spécialisée prévoit que les cabinets indépendants n'accueilleront plus les enfants en âge scolaire dont le suivi est remboursé par le canton.

"Cela va augmenter la pression sur les logopédistes salariés, qui ont déjà des listes d'attente jusqu'à deux ans à gérer", avertit Betül Akin. En avril, l'association a pris position contre cette réforme. Une rencontre avec les autorités a eu lieu récemment.

"La loi sera mise en œuvre d'une manière progressive", répond Stéphane Noël. À terme, les services publics devront disposer de davantage de logopédistes pour absorber les suivis aujourd'hui assurés par les indépendantes.

Pour tenter d'agir en amont, le canton développe des projets de prévention dans les crèches. L'objectif étant de donner aux professionnels des outils pour stimuler le développement du langage dès la petite enfance et mieux identifier les situations qui nécessitent une orientation. "Peut-être que certains enfants n'auront pas besoin d'un suivi plus tard parce qu'on aura, avant, fait le travail nécessaire", poursuit le responsable.

Dans trois mois, une nouvelle année scolaire commence, sans que personne ne puisse dire si les séances pourront reprendre comme avant pour Jade et ses camarades.

Frapp - Alexia Nichele
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