L'agronomie menacée par le déclin des investissements
Une analyse du journal Nature alerte sur le déclin des financements en agronomie. En Suisse, Agroscope défend le rôle de l’innovation pour l'avenir de l'agriculture.

Alors que les prix alimentaires grimpent presque partout dans le monde, une étude parue début décembre dans la prestigieuse revue Nature pointe un coupable inattendu: le déclin, depuis quatre décennies, des investissements publics et privés dans la recherche et le développement (R&D) agricole. Les auteurs estiment notamment que doubler les fonds alloués à ce secteur est une condition essentielle pour rendre la nourriture plus abordable à l’avenir.
L’analyse couvre 150 pays entre 1980 et 2021. Elle révèle qu’après 2015, la croissance annuelle des dépenses réelles en R&D agroalimentaire a chuté d’un tiers par rapport à la période précédente. Dans un tiers des pays étudiés, les investissements ont carrément reculé.
Cette tendance intervient alors que la demande mondiale ne cesse d’augmenter, portée par la croissance démographique et l’élévation des revenus. Un ralentissement qui "se traduira inévitablement par des prix alimentaires plus élevés pendant des décennies", avertissent les chercheurs. Les effets se font déjà sentir, selon eux : les gains de productivité, essentiels pour nourrir la planète, deviennent plus lents et plus difficiles à obtenir, particulièrement sous la pression du changement climatique.
En Suisse, l'innovation comme "matière première"
Face à ce constat global, quelle est la position de la Suisse? Pour Marc Andrey, responsable de la communication d’Agroscope, le centre de compétences de la Confédération pour la recherche agricole, "la recherche et la formation sont une priorité pour notre pays." Ce sont un peu nos "matières premières, considérant le fait que nous n'avons ni pétrole ni richesses minières", affirme-t-il.
Pour lui, la recherche est une pièce maîtresse pour relever les trois défis majeurs de l’agriculture helvétique: assurer la production pour une population croissante, en réduire les impacts environnementaux, et garantir un revenu aux familles paysannes.
Exemples à l'échelle suisse
L'étude souligne en effet que durant les quarante dernières années, la production agricole mondiale est passée de 1,89 billion de dollars à 4,15 billions. Et seulement 4% de cette hausse est liée à une augmentation des surfaces cultivables. Le reste est dû à une hausse impressionnante de la rentabilité par unité de terre agricole.
Pour illustrer ce propos, Marc Andrey prend l'exemple de deux projets de recherches menés par l'Agroscope. Le premier se concentre sur la réduction des effets négatifs de l'agriculture. En étudiant les différentes stratégies de fertilisation de huit exploitations agricoles, l'institut a montré qu'il est actuellement possible de réduire de près de 20% les pertes d’azote grâce à la numérisation des techniques de fertilisation, sans nuire au rendement final.
L'autre pan de recherche vise l'amélioration des plantes cultivées. "Nous recherchons et nous cultivons des variétés résistantes aux changements climatiques et aux nouvelles maladies", détaille Marc Andrey. "Par exemple, le cépage rouge Divico, le premier de Suisse à présenter une résistance contre le mildiou, l'oïdium et la pourriture grise."
L'article de Nature souligne finalement que la géographie de la recherche au niveau international est aussi en pleine mutation. Si les pays à revenu élevé dominaient les investissements en 1980, ce sont désormais les pays à revenu intermédiaire, comme la Chine, l’Inde et le Brésil, qui dépensent le plus.
Un fait que l'Agroscope garde dans sa ligne de mire. "Avec la Chine, il y a depuis de nombreuses années des contacts dans le cadre des programmes européens Horizon", précise Marc Andrey. Les deux pays collaborent notamment sur des recherches qui touchent à la protection des pollinisateurs.
Et s'il n'y a pour l'instant pas de collaboration avec le Brésil, le pays est reconnu pour son agriculture innovante, notamment dans la réduction des pesticides. Pour l'institut de la Confédération, il est un partenaire potentiel jugé "très intéressant".
Une pièce du puzzle
Le message est donc clair, tant au niveau global que local: négliger la recherche agricole publique, c’est hypothéquer la résilience alimentaire, la protection de l’environnement et la stabilité économique du secteur.
Marc Andrey conclut tout de même que la recherche n'est "qu'une pièce du puzzle" pour l'avenir. "Il faut généralement de nombreux acteurs pour que la recherche puisse trouver sa place dans notre quotidien", ajoute-t-il. "Les consommateurs jouent également un rôle très important, car à la fin ce sont eux qui décident ce que les agriculteurs doivent produire."



