"Je savais que je buvais trop, mais j’ai continué"

À l’occasion du premier congrès national des Alcooliques anonymes à Fribourg, Étienne et Élisabeth racontent leur dépendance et leur rétablissement.

Environ une personne sur dix en Suisse souffre d'une dépendance à l'alcool. © envato (image d'illustration)

Selon la Confédération, environ une personne sur dix en Suisse souffre d'une dépendance à l'alcool. Une réalité souvent invisible, qui touche autant les personnes concernées que leur entourage.

Pour rappeler que des solutions existent, les Alcooliques anonymes organisent leur premier congrès national ce week-end à Forum Fribourg. L'événement marque aussi les 70 ans de la création du mouvement en Suisse romande. Ouvert au public, il proposera conférences, témoignages et moments d'échange autour du rétablissement.

À cette occasion, Étienne et Élisabeth racontent leur parcours. Tous deux se définissent comme alcooliques et vivent aujourd'hui sans alcool depuis respectivement 30 et 20 ans grâce aux Alcooliques anonymes.

Quand avez-vous compris que vous aviez un problème avec l’alcool?

Étienne: Je m’en souviens très bien. J’avais 25 ans et je vivais aux Comores. Un matin, sous la douche, j’avais les mains qui tremblaient. Je me suis immédiatement dit que je buvais trop. Je ne me suis pas cherché d’excuses. Je savais que c’était l’alcool. Pourtant, malgré cette prise de conscience, j’ai continué à boire pendant quatorze ans.

Élisabeth: Pour moi, cela a été beaucoup plus progressif. J’ai grandi dans une famille où l’alcool était omniprésent. Ma mère était alcoolique et j’avais juré que je ne deviendrais jamais comme elle. Finalement, c’est pourtant ce qui s’est passé. J’ai vraiment compris qu’il y avait un problème quand j’ai perdu la garde de mes enfants. J’avais touché le fond.

Pourquoi est-ce si difficile de demander de l’aide?

Élisabeth: Parce qu’il y a énormément de honte. Pendant longtemps, je ne savais même pas que j’étais malade. Je pensais simplement que quelque chose n’allait pas chez moi. Quand j’ai commencé à chercher de l’aide, personne ne m’a vraiment parlé d’alcoolisme comme d’une maladie. C’est seulement plus tard, grâce à une conseillère de la Croix-Bleue, que j’ai commencé à comprendre ce qui m’arrivait.

Étienne: J’ai aussi cherché des solutions pendant des années. J’ai consulté des médecins, j’ai été hospitalisé plusieurs fois. Mais je n’arrivais pas à arrêter durablement. J’ai découvert les Alcooliques anonymes dans un centre de rétablissement en Valais. C’est là que quelque chose a changé.

Qu’est-ce qui différencie l’alcoolisme d’une consommation excessive occasionnelle?

Étienne: On ne peut pas résumer ça à un nombre de verres. Quelqu’un peut faire une grosse fête une fois et ne plus boire pendant des semaines. Pour moi, l’alcoolisme, c’est le besoin de boire. À la fin, j’avais besoin d’alcool dès le matin pour commencer ma journée. Je ne pouvais plus fonctionner normalement sans lui.

Élisabeth: Je suis d’accord. Beaucoup de gens imaginent l’alcoolique comme quelqu’un qui est ivre en permanence. Ce n’est pas forcément le cas. Pendant longtemps, j’ai caché ma consommation. Les gens autour de moi ne voyaient pas forcément ce qui se passait.

Peut-on guérir de l’alcoolisme?

Étienne: Non. En tout cas pas dans mon cas. Je sais que si je reprends une seule goutte d’alcool, je finirai par revenir à ma consommation d’avant. J’ai essayé plusieurs fois de boire modérément. Ça n’a jamais fonctionné.

Élisabeth: Moi aussi, je considère que c’est une maladie chronique. Je ne me bats pas contre l’alcool tous les jours, mais je sais que je dois rester vigilante. Cette conscience-là ne disparaît jamais.

Comment avez-vous vécu les premières années sans alcool?

Étienne: Au début, ce n’était pas facile. J’allais à des vernissages dans le cadre de mon travail et tout le monde buvait autour de moi. J’avais peur du regard des autres. J’avais peur qu’on me demande pourquoi je ne buvais pas. Petit à petit, j’ai appris à vivre autrement.

Élisabeth: La difficulté venait surtout de la pression sociale. L’apéritif est partout dans notre culture. J’ai fini par m’éloigner de certains lieux et de certaines habitudes. Aujourd’hui, mes amis ne sont plus des gens qui boivent beaucoup et cela me convient très bien.

Est-ce qu’il y a encore de la tentation aujourd’hui?

Élisabeth :
Non. Au contraire. Quand je vois quelqu’un qui a trop bu, cela ne me donne aucune envie. Je vois surtout les conséquences possibles et je n’ai pas envie de revivre cela.

Étienne :
Moi non plus. L’alcool n’est plus un problème dans ma vie aujourd’hui. Ce qui a changé, c’est que j’ai changé ma manière de vivre. Je choisis davantage les situations dans lesquelles je me trouve.

Quel rôle jouent les réunions des Alcooliques anonymes ?

Étienne: Le partage d’expérience. C’est le cœur du mouvement. Quand quelqu’un traverse une situation difficile, d’autres peuvent raconter ce qu’ils ont vécu. Il n’y a pas de leçons de morale. Chacun partage simplement son expérience.

Élisabeth: Pour moi, c’est une famille. On peut parler de choses qu’on n’oserait jamais raconter ailleurs. Et puis il y a les nouveaux qui arrivent. J’ai moi-même été aidée par des personnes qui avaient plusieurs années d’abstinence. Aujourd’hui, j’essaie à mon tour d’apporter quelque chose.

Pourquoi organiser un congrès national à Fribourg?

Étienne: C’est une manière de réunir des membres de toute la Suisse. Il y aura des francophones, des germanophones et des italophones. Mais c’est aussi une fête. On célèbre les 70 ans des Alcooliques anonymes en Suisse romande. Beaucoup de gens imaginent que les réunions sont tristes. Ce n’est pas du tout le cas. Nous voulons montrer qu’il est possible de vivre heureux, de faire la fête et de partager des moments conviviaux sans alcool.

Quel message adresseriez-vous à une personne qui doute de sa propre consommation?

Élisabeth: Je lui dirais de ne pas rester seule. Parler est déjà un premier pas.

Étienne: Et je lui dirais qu’elle n’a pas besoin d’attendre de tout perdre pour chercher de l’aide. Personne ne lui dira si elle est alcoolique ou non. Mais elle peut écouter les témoignages d’autres personnes et voir si elle s’y reconnaît.

RadioFr. - Lauriane Schott
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