La réalisatrice Kaouther Ben Hania mise à l'honneur

Le Festival international du film de Fribourg (FIFF) rend hommage samedi soir à la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, en lui remettant un prix pour l'ensemble de sa carrière.

La réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania se trouvait à l'université de Fribourg ce vendredi. © KEYSTONE/Christian Beutler

La Tunisienne a ému le monde entier avec "The Voice of Hind Rajab", un film dont l'impact ne cesse de croître selon elle. Le film raconte l'histoire vraie de la mort d'une fillette palestinienne de six ans, Hind Rajab, tuée par l'armée israélienne à Gaza. L'enfant se trouvait dans une voiture avec ses quatre cousins et ses oncles quand le véhicule a été touché par des tirs de soldats israéliens. Tous les occupants ont été tués, sauf la jeune fille, qui a contacté le Croissant-Rouge pour venir la sauver.

Pour "The Voice of Hind Rajab", Lion d'argent à la Mostra de Venise en septembre, la réalisatrice s'est appuyée sur les véritables enregistrements des appels au secours de la fillette. "Quand j'ai entendu sa voix, elle ne m'a plus lâchée", a raconté Kaouther Ben Hania à Keystone-ATS.

La voix, épine dorsale du film

"A l'époque, le Croissant-Rouge avait publié un bref extrait de sa voix, où elle appelait à l'aide", a-t-elle souligné. A partir de ce moment, la cinéaste a su qu'elle devrait en faire un film.

Elle a demandé l'accord de la mère de Hind Rajab. "Elle m'a dit 'je veux la justice pour ma fille. Si ce film peut y contribuer, fais-le.'" Kaouther Ben Hania a collaboré étroitement avec le Croissant-Rouge, qui lui a fourni l'enregistrement complet de l'appel. "J'ai compris très vite que sa voix serait l'épine dorsale du film et que je devrai tout construire là autour", dit-elle.

Le film ne montre jamais Hind Rajab, si ce n'est en photo. L'intensité émotionnelle vient de sa voix et du point de vue des secouristes qui ont cherché à distance à la rassurer et à l'aider.

Impact continu

Pour la réalisatrice, "la violence qui m'intéresse, c'est la violence des systèmes. Je voulais montrer pourquoi il y a une ambulance à huit minutes (des lieux du drame) mais qu'on ne peut pas l'envoyer".

L'ambulance du Croissant-Rouge avait besoin d'un corridor de sécurité pour intervenir. Une fois qu'il a été autorisé par l'armée israélienne, le véhicule s'est approché, mais il a été touché par une bombe à quelques mètres de la voiture où se trouvait Hind Rajab. Les deux secouristes et la fillette ont été tués.

Le film a bouleversé l'opinion publique. "Le nombre de personnes qui m'ont dit que ce film les a profondément changés est incroyable", relève la cinéaste tunisienne. "Parce que le regarder, c'est comme assister à un crime. Et quand tu assistes à un crime, tu ne peux pas faire semblant de ne pas l'avoir vu."

Le long-métrage a un impact concret aux Etats-Unis, où un projet de loi va être présenté au Congrès, note Kaouther Ben Hania. Ce texte exige "que des comptes soient rendus non seulement pour Hind Rajab, mais pour tous les crimes de guerre survenus à Gaza", explique-t-elle, estimant que le film "deviendra toujours plus grand" avec le temps.

Cinéma engagé

Kaouther Ben Hania a eu carte blanche pour sélectionner les cinq films présentés dans la section "Fribourg Cinema Award". Son choix confirme son amour pour un cinéma engagé. Il va de "Close-Up" (1990) de l'Iranien Ababs Kiarostami, au film tunisien "Under the fig trees" (2021), en passant par le documentaire "A World Not Ours" (2012) du réalisateur danois et palestinien Mahdi Fleifel.

Kaouther Ben Hania repart de Fribourg avec un prix, le Fribourg Cinema Award, créé cette année par le FIFF et l'Université de Fribourg, et un diplôme universitaire. Ce prix récompense "la contribution majeure d’une personnalité du cinéma à la création artistique internationale, et souligne le rôle du cinéma comme outil de dialogue interculturel et de défense de la dignité humaine", selon les organisateurs.

"Très honorée" par cette récompense, Kaouther Ben Hania salue l'idée d'un festival associé à une université. Celle qui se présente comme une éternelle étudiante assure faire des films "pour apprendre, j'aime apprendre, le fait de faire des recherches. Chaque film est pour moi comme faire une thèse de doctorat".

La réalisatrice a repris le travail sur le film qu'elle avait mis en pause dans l'urgence de tourner "The Voice of Hind Rajab". Cette saga familiale, qui se déroule en Tunisie sur deux périodes - les années 40 et les années 90 -, devrait être terminée en 2027, assure-t-elle.

ATS
...