"On vit un moment qui rappelle la Guerre froide"

L'historien Niels Rebetez publie un livre sur les objecteurs de conscience entre 1960 et 1990. Il livre son éclairage sur la votation du 14 juin sur le service civil.

Niels Rebetez, docteur de l'Université de Fribourg, publie un ouvrage adapté de son travail de thèse. © KEYSTONE/Radio Fr.

Radio Fribourg: Votre livre "Au temps de l'objection: histoire du refus du service militaire en Suisse" démarre en 1960. Pourquoi cette date?

Niels Rebetez: À cette époque, les objecteurs de conscience avec des motivations politiques viennent gonfler le contingent des objecteurs plus traditionnels, en particulier religieux. C'est aussi le début du militantisme en faveur de l'objection de conscience, qui visibilise cette cause et diminue l'isolement des objecteurs.

Enfin, l'évolution de la société fait que les valeurs promues par l'armée comme la discipline et l'esprit de sacrifice entrent en tension avec les valeurs d'une partie de la jeunesse d'après-guerre.

Qui sont ces objecteurs à ce moment-là?

Il n'y a pas un profil unique. J'ai pu quand même repérer des tendances fortes:  ils sont plutôt étudiants ou employés du secteur tertiaire. Les Romands sont surreprésentés par rapport aux Alémaniques et plutôt urbains, même s'il y a une certaine diversité quand même.

Le canton de Fribourg se démarque-t-il à ce niveau?

Pas vraiment. Fribourg n'est pas le canton romand qui en compte le plus. Le lien le plus évident entre le canton et l'histoire de ces objecteurs, c'est plutôt le pénitencier de Bellechasse puisque qu'à partir des années 70, il accueille une bonne partie des objecteurs romands en raison d'une clé de répartition entre les cantons.

Vous avez rencontré beaucoup d'objecteurs pour votre livre. Quel souvenirs gardent-ils de la prison?

L'expérience est en partie traumatique. On pourrait penser que quelques mois de prison pour objection aux services militaires, ce n'est pas si grave. Mais en réalité, ils sont mélangés aux détenus de droit commun alors qu'eux-mêmes ne sont pas des délinquants du même type.

Ils sont soumis aux mêmes contraintes de la prison: la promiscuité, on ne choisit pas ses voisins de cellules de travail. Il y a aussi beaucoup d'arbitraire, des violences qui sont aussi fréquentes.

Certains en sont restés marqués, la plupart heureusement s'en sont globalement bien remis par après, mais malheureusement j'ai aussi trouvé des cas notamment de suicides ou de décès suspects en prison.

Au-delà de la prison, ces objecteurs s'exposent à d'autres conséquences. 

En particulier, ils craignent d'avoir des conséquences professionnelles, d'être licenciés ou de ne plus trouver de poste de travail du fait qu'ils aient refusé le service militaire. C'est tout particulièrement le cas des employés du service public, des enseignants et des éducateurs, selon mes recherches.

Vous vous êtes plongé également dans les archives de la justice militaire, que dit la justice de ces objecteurs de conscience à l'époque?

La manière dont la justice militaire traite les cas d'objection est très intéressante, parce qu'aux yeux des juges et des experts psychiatres mandatés, l'objection est quelque chose d'un peu impensable. C'est une déviance, on ne comprend pas pourquoi ces jeunes dévient de la voie considérée comme juste, de faire le service.

Ils vont donc chercher des informations sur les objecteurs, y compris très personnelles voire intimes pour détecter des failles dans l'intégration ou dans la personnalité de ces personnes. Des éléments qui vont leur permettre de donner un sens à l'objection, y compris au sens pathologique. Chez les experts psychiatres, l'interprétation que les objecteurs ont un développement mental incomplet revient souvent.

Quel écho voyez-vous à vos recherches dans l'actualité?

Il y a comme une répétition. Nous vivons un moment historique intéressant, qui rappelle un peu la guerre froide. Un contexte géopolitique très tendu qui ravive les questions de défense, militaire et nationale.

Le projet qui est soumis à votation le 14 juin propose de renforcer l'armée en affaiblissant le service civil. Au temps de l'objection, elle a été vue comme un danger de miner la défense nationale, c'était des mots qui étaient souvent utilisés. Aujourd'hui, on a l'impression que c'est plutôt le service civil qui est accusé de siphonner les effectifs de l'armée. On voit là on voit un retour cyclique de ces questions.

Ces gens qui ont dit non à l'armée ont-il permis la création du service civil il y a trente ans?

Le militantisme y a contribué mais je pense qu'il ne faut pas surestimer cet effet. Dans les années 70 et 80, il y a eu deux initiatives populaires qui demandaient l'introduction d'un service civil qui ont été massivement rejetées à plus de 60%.

Ce n'est que quelques années plus tard, en 1992, qu'une nouvelle votation, cette fois sur un projet du conseil fédéral,  est acceptées à plus de 82% et par tous les cantons. Ce qui s'est passé entre deux, c'est cet événement géopolitique majeur qu'est la fin de la guerre froide et l'effondrement de l'union soviétique. Je pense que ce facteur a plus contribué que le militantisme.

RadioFr. - Vincent Dousse
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