Hockey de playoffs: mythe, réalité? Un arbitre répond

Il porte le numéro 86 sur son maillot, mais ce n'est pas Julien Sprunger. L'arbitre valaisan Michael Tscherrig nous parle de son rôle.

Michael Tscherrig était d'abord joueur avant de devenir arbitre. © KEYSTONE
Michael Tscherrig était d'abord joueur avant de devenir arbitre. © KEYSTONE
Michael Tscherrig était d'abord joueur avant de devenir arbitre. © KEYSTONE
Michael Tscherrig était d'abord joueur avant de devenir arbitre. © KEYSTONE
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Pas forcément destiné à devenir arbitre, Michael Tscherrig est d'abord joueur. Il porte plusieurs maillots - dont celui de Sierre où il se forme - avant d'enfiler celui de zèbre. Aujourd'hui professionnel, le Valaisan de 40 ans articule ses journées entre matchs de National League et gestion des quelques 300 arbitres de Suisse romande dont il est responsable. 

A quelques jours seulement du début des playoffs, Radio Fribourg l'a rencontré pour évoquer le job d'arbitre et les nombreux mythes qui entourent les séries finales.

Radio Fribourg: Première question, c'est quoi la journée d'un arbitre professionnel? Admettons qu'il siffle un HC Ajoie - Fribourg-Gottéron le soir... 

Michaël Tscherrig: J’ai deux filles dont je dois m’occuper. Donc les amener à l’école, prendre un bon dîner. Et puis vers deux heures, c’est parti pour aller à la patinoire d’Ajoie. Une fois que le match est terminé, revenir, ça me fait arriver vers une heure du matin, deux heures à la maison.

Même si le public souvent nous crie dessus, ça fait partie du show. Je me rappelle pendant le Covid - quand il n’y avait personne - c’était juste horrible.

Ce sont des grosses journées, vous vous faites malmener par le public. Qu'est-ce qui vous motive à revenir chaque soir?

La passion pour le hockey sur glace! C’est un sport qui est magnifique, qui procure beaucoup d’émotions. J'ai aussi la chance d’avoir des collègues sur la glace qui sont exceptionnels. Et puis... comme je dis! Même si le public souvent nous crie dessus, ça fait partie du show. Je me rappelle pendant le Covid - quand il n’y avait personne - c’était juste horrible.

C'est mieux de se faire siffler dessus par 6000 personnes plutôt que de siffler dans une patinoire vide?

Complètement!

Vous le disiez juste avant l'interview: c'est peut-être plus difficile d’arbitrer un match des moins de 13 ans avec quinze parents au bord de la bande qu’un match à Viège...

Exactement. Quand on est par exemple à Viège - où il y a 5000-6000 personnes qui crient - c’est un bruit. C’est juste un bruit qui est fort, qui est là. Mais quand il n’y a qu’une dizaine ou une vingtaine de parents dans le public, tu entends toutes les phrases qui sont dites. Et puis surtout en U13, quand tu commences l’arbitrage et que tu entends tous ces mots-là, c’est très difficile à gérer. Parce qu’il n’y a pas cette expérience, tu es nouveau, souvent tu es jeune, c’est compliqué. C’est pour ça que je préfère avoir beaucoup de bruit.

Écoute, je me suis complètement planté. De mon point de vue, je pensais que c’était la bonne pénalité.

C'est un travail exposé. Ces sifflets, ces critiques, une fois à la maison. ça pèse?

Il faut faire la part des choses. Comme les joueurs, on est aussi des compétiteurs, donc on essaie de faire le moins de fautes possible. Mais je ne dirais pas que je n’ai jamais mal dormi.

Certains soirs te dis: "J’ai fait ça comme erreur, et ça…" Tu analyses aussi en rentrant, peut-être à une heure du matin, ou bien le lendemain matin. Mais généralement, on dort quand même. Il y a beaucoup de responsabilités derrière, mais c’est quand même du sport à la fin.

Les playoffs vont commencer. On entend sur les plateaux, au bistrot, partout dire que vous êtes plus permissifs à ce moment de la saison. C'est vrai?

Je ne partage pas tout à fait cet avis. En tant qu’arbitres, on a un règlement. On applique la même chose durant la saison.

Mon point de vue là-dessus, c’est que les équipes jouent aussi plus dur. Automatiquement, l’acceptation des deux côtés fait qu’il y a moins de fautes. C’est vraiment: "J’accepte la charge, je repars, on redonne une charge, j’accepte la charge et je repars." Je vois que le jeu est plus physique, mais nous, on n’est pas moins permissifs de ce côté-là.

Imaginons au hasard, une charge très limite sur Sandro Schmid au match 5 des quarts de finale de playoff. C’est plus facile ou plus dur de donner 5 minutes? ça n'est pas plus de pression?

On a plus de pression! Parce que c’est une série qui se joue en sept matchs... Sur la charge, on la jugera de la même façon, que ce soit en championnat ou en play-off. On a un processus: la charge est à la tête? Y a-t-il une élévation du joueur qui fait la charge? Le genou, et ainsi de suite. Nous, on a un processus comme ça.

C’est quoi votre relation avec les joueurs de National League ?

Personnellement, je pense qu'elle est plutôt bonne. Ce sont vraiment des collègues de travail. Après, c’est clair qu’on n’est pas toujours d’accord sur les décisions. Et puis ça, je trouve que c’est tout à fait normal.

Mais ce que je vois surtout, c’est que de match en match, ça repart à zéro. Il n’y a pas de rancune! Il n'y a pas de: "Depuis les dernières années, il y a dix matchs en arrière, tu as fait ça et ça..." Personnellement, je l’ai rarement vécu. Ça arrivait, mais c’étaient des cas isolés.

Vous êtes humains, vous faites des erreurs. Comment vous le gérez?

Petite anecdote : je me rappelle d’un match à Rapperswil contre Ambri, où je prends la première pénalité du match. Elle est très importante, parce que ça donne aussi la ligne pour le match. Et puis le banc d’Ambri n’était pas content, il râlait... A la fin du premier tiers, j’ai dû revoir la situation, et puis j’ai vu que j’avais pris une mauvaise décision.

Andreï Bykov arrivait à garder cette émotion en lui pour ne jamais la remettre sur nous. C’était un joueur émotif sur la glace, mais, envers nous, il a toujours été classe.

Je suis allé voir Luca Cereda, qui était coach à l’époque, et puis je lui ai dit: "Écoute, je me suis complètement planté. De mon point de vue, je pensais que c’était la bonne pénalité, sinon je ne l’aurais pas prise. Mais non, écoute, voilà, c’est vraiment… désolé là-dessus." Il a rigolé, il a dit: "Ok, la prochaine est pour moi!" 

On demande souvent aux joueurs leurs meilleurs souvenirs en carrière, des anecdotes. Vous en avez aussi?

C’est clair! On a quelques anecdotes sympas! Mais paradoxalement, les moments qu’on se rappelle le plus, c’est souvent ceux où il y a eu des couacs. Si je prends ma situation personnelle, une fois, quand j’étais juge de ligne à Lausanne, il y a un icing sifflé alors que l’équipe était en power-play (ndlr. C'est une grosse erreur d'arbitrage). Toute la patinoire a gueulé, c’était juste impressionnant, ça m’est resté dans la tête.

Et puis plus récemment, aux Championnats du monde, avec le collègue, on a pris la mauvaise décision, ça a fait le tour un peu dans tous les journaux. Voilà, ce sont des souvenirs qui marquent. Ce ne sont peut-être pas des bons souvenirs.

Il y a des joueurs qui vous ont marqué?

Pas mal oui! J’ai eu la chance d’être sur la glace aussi quand il y avait le lock-out de NHL. Donc il y avait certains joueurs qui étaient impressionnants sur la glace, aux Championnats du monde aussi.

En Suisse, il y a des joueurs qui ont fait de sacrées carrières, qui ont un super respect sur la glace. Si je dois citer des noms de joueurs qui ont arrêté, il y a des Goran Bezina, Lukas Flüeler à Zurich... Je me rappelle d’un puck qui m’a rebondi dessus, qui a donné un but en prolongation. Flüeler est passé à côté de moi et m'a dit: "Ouais... ça arrive!" Il y a aussi des Ambühl, des Vauclair… Il y a une tonne de joueurs qui marquent sur la glace par leur comportement.

Vous parliez d'Andreï Bykov aussi...

Andreï Bykov, la même chose! C’est vraiment un joueur qui, sur la glace, même s’il n’était pas d’accord avec toi sur la décision, ne te le montrait jamais. Il arrivait à garder cette émotion en lui pour ne jamais la remettre sur nous. C’était un joueur émotif sur la glace, mais, envers nous, il a toujours été classe. Et ça, c’était juste impressionnant.

Généralement, s’il y a un commentaire, il sait même mieux que l’arbitre (rires).

A contrario, des joueurs peut-être plus compliqués à gérer? Ou des coachs?

Il y en a un peu dans chaque équipe. Des joueurs qui partagent leurs émotions sur la glace, très émotionnels, ce sont des joueurs qui sont durs à gérer ou à canaliser, parce qu’il faut vraiment savoir leur parler. Il y en a avec qui ça marche bien, d’autres avec qui ça marche moins bien. Mais il faut un respect mutuel. On a le droit de ne pas être d’accord, et puis je pense que c’est souvent le cas, mais il faut quand même accepter la décision de l’autre

On siffle différemment avec eux?

Non. Enfin, si on dit que la communication fait partie de l’arbitrage, je dirais oui. C’est une autre façon d’arbitrer, mais c’est vraiment dans la communication. On n’a peut-être pas la même langue maternelle, donc il faut trouver les bons mots... C’est un peu plus dur. Et puis le but, pour le public, ce n’est pas d’avoir des arrêts de jeu qui rallongent, donc il faut aussi trouver le bon moment. Tout à coup il y a un changement de ligne, passer à côté de lui, parler vite fait pour ne pas ralentir le jeu.

Il y a eu une patinoire, une équipe, un coach à l’époque, où quand tu la voyais sur ton planning une semaine à l’avance, tu savais que tu allais un peu trembler ?

C’est clair qu’à l’époque il y avait Chris McSorley à Genève. C’est une personne qui m’a toujours impressionné par sa connaissance du règlement. Généralement, s’il y a un commentaire, il sait même mieux que l’arbitre (rires). Alors ça, ça mettait une pression peut-être supplémentaire.

On a des photos de Roger Rönnberg, les traits durs presque en train de crier sur le corps arbitral. Vous vous dites quoi à ces moments-là?

Souvent, il y a des coaches qui font des signes sur le banc avec des accrochages ou des retenues pour dire qu’on a loupé quelque chose. Et puis ça, ce sont des choses qu’on ne veut pas vraiment. Une communication doit se faire face à face. On doit communiquer, on doit parler entre nous, on n’a pas besoin de faire des gestes. Donc souvent, ça arrive qu’on va vers eux pour leur parler, et dire: "Écoute, on ne veut pas ça." Et puis là, on a peut-être dix secondes où il peut nous donner son message, on peut donner notre message.

Vous êtes en train de dire que, quinze secondes après une faute potentielle, ça ne sert à rien d’hurler?

Ça ne sert pas à grand-chose, effectivement (rires). À ma connaissance, je n’ai pas vu d’arbitre qui a vraiment changé sa décision parce que l’autre a gueulé sur une faute.

Un mot sur la carrière d’arbitre. Il y a une fin aussi...

Comme tous les joueurs, on a une fin. Pour moi, par exemple, qui suis arbitre à 100 %, c’est clair qu’à un moment donné, je dois me poser et me dire: "Avec mon CFC, est-ce que je peux retrouver du job dans ma branche ou est-ce que je devrais faire peut-être un bachelor ou quelque chose pour trouver du job derrière?"

L’arbitrage, ça fait 24 ans que j’en fais maintenant. Donc je sais qu’à un moment donné, ça va s’arrêter. Comme les joueurs, c’est se préparer. Je pense que c’est ça qui est important.

Qu’est-ce qui vous manquera une fois le sifflet rangé?

Le contact sur la glace. Vraiment être sur la glace, être avec tous ces joueurs, ces stars aussi sur la glace. Même si on se critique, c’est le bruit des fans. Ça crée de l’émotion. Des fois positive, des fois négative, mais ça crée de l’émotion.

Dernière question. Il n’y a pas un côté un peu masochiste à être arbitre?

Comme un tatouage qui fait mal, à la fin, tu gardes ce souvenir. Je prends mon cas avec les championnats du monde que j’ai eu la chance de faire au Canada, les JO que j’ai faits à Pékin. Toutes ces choses-là... Finalement, est-ce que cette petite douleur ne vaut pas la peine d’avoir toute cette histoire derrière pour soi?

RadioFr. - Nathan Clément
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