"Un huitième de finale, c'est le minimum obligatoire"

Le Fribourgeois Stéphane Henchoz, 70 sélections avec la Nati, voit la Suisse en quarts. Interview.

Le Fribourgeois, actuel directeur sportif du Lausanne Sport, compte 70 sélections avec l'équipe de Suisse. © KEYSTONE

Vous avez eu une septantaine de sélections avec la Nati, vous êtes passé par Blackburn, Liverpool ou encore le Celtic. Mais remontons en 1993: vous avez 18 ans et vous jouez votre premier match avec la Suisse, contre le Japon. Vous vous en souvenez?

Oui, c'était à Hong Kong, une tournée avec l'équipe suisse. On gagne. Et je joue au milieu du terrain à cette époque avec la Nati. Dans les juniors, j'ai toujours joué plutôt au milieu, voire attaquant. C'est par la force des choses que j'ai commencé à reculer. Au début de ma carrière à Xamax aussi, je jouais au milieu. Après, j'ai reculé défenseur central. Mais avec Roy Hodgson et l'équipe nationale, mes premiers matchs c'était au milieu — deux matchs avec la Suisse, sauf erreur.

Puis vient la Coupe du Monde 1994, aux États-Unis, comme cette année. Mais vous n'êtes pas convoqué.

Malheureusement, c'est vrai. J'avais fait des matchs de qualité, j'avais été sur le banc toute la campagne. Mais la liste était de 22 joueurs, et je n'y étais pas. J'étais encore jeune, j'avais eu 6 mois compliqués à Xamax — on avait joué le tour contre la relégation — et je n'étais pas des plus en forme. D'autres joueurs avaient été préférés. C'est un regret, parce que finalement je n'ai jamais joué de Coupe du Monde. La Suisse ne s'est plus qualifiée ensuite, ni en 1998, ni en 2002. Et en 2006, j'arrivais gentiment en fin de carrière.

Rater deux fois de suite la Coupe du Monde, pour la Nati aujourd'hui, ce serait le drame. Était-ce vécu de la même façon à votre époque?

Avant 1994, je crois que la Suisse n'avait plus été qualifiée depuis 1966. Après 1998 et 2002, on n'avait tout simplement pas le meilleur contingent de joueurs. La culture du foot suisse, la culture des joueurs qui évoluent à l'étranger et qui apprennent la culture de la gagne n'était pas la même. Se qualifier pour un tournoi majeur, ça n'allait pas de soi comme ça l'est maintenant.

Et pourtant, vous côtoyiez des joueurs devenus des légendes, comme Chapuisat ou Sforza.

Oui, bien sûr. Mais ça ne suffit pas d'en avoir 7 ou 8 de bon niveau dans l'équipe. Il en faut plus. Maintenant, on voit que Yakin laisse à la maison de très bons joueurs. Ça montre que le foot suisse a progressé, que les bons joueurs sont beaucoup plus nombreux, et qu'ils jouent à l'étranger, ce qui les aguerrit techniquement, physiquement, mais aussi mentalement.

Cette densité dans l'effectif aujourd'hui, chaque poste presque doublé. C'est la grosse différence par rapport à votre époque?

Oui, clairement. Une équipe, ce n'est pas uniquement 11 joueurs. Ce sont des joueurs qui entrent en cours de match, mais qui apportent aussi une concurrence à l'entraînement au quotidien. On sait très bien que c'est la concurrence qui fait avancer. Sans ça, on tombe vite dans une zone de confort. Et si les postes ne sont pas doublés avec des joueurs de niveau, on n'atteint pas ce niveau collectif suffisant. C'est la grande différence entre l'époque d'il y a 20 ans et aujourd'hui.

Cette Coupe du Monde commence demain. Qu'est-ce qu'on peut attendre de l'équipe de Suisse?

Si on part des précédentes éditions, un huitième de finale, c'est quelque chose qu'on est en droit d'attendre. Elle a les joueurs et l'expérience pour le faire. À partir des huitièmes, c'est compliqué — le tirage au sort joue un rôle, la forme du moment, les suspendus, les blessés. Ça se joue sur du détail. Un quart, c'est difficile. Passer les quarts, ça n'a jamais été fait. Pourquoi pas cette année? Mais là, on tombe contre des équipes de top niveau, avec un réservoir de joueurs qualitativement supérieurs. Très difficile d'aller plus loin.

La Suisse a tiré un groupe favorable avec le Qatar, la Bosnie-Herzégovine et le Canada...

Oui, elle peut sortir première, a priori, et potentiellement hériter d'un meilleur adversaire au tour suivant. Mais ça, ça vaut seulement pour les seizièmes. Atteindre les huitièmes, pour moi, c'est le minimum. Ce serait une grosse déception de ne pas y arriver. Après, à partir de ce stade-là, ça devient très difficile d'aller plus loin.

Sans refaire tout l'effectif, un départ marquant: celui de Yan Sommer. C'est un problème?

C'était un joueur important, mais ça fait partie du cycle normal d'une équipe, quelque chose que l'entraîneur doit anticiper. Kobel au but, c'est quand même un gardien d'expérience — il joue à Dortmund devant 80'000 spectateurs chaque week-end, il a joué la Champions League. Ce n'est pas Sommer, c'est un autre style, une autre personnalité. Mais pour moi, Kobel est tout aussi performant dans son style. Et dans un vestiaire, quand des figures quittent, d'autres se révèlent. L'équipe a continué à avancer sans Sommer, ce qui est finalement logique.

Ma dernière question: cette Nati 2026, elle ira jusqu'où?

J'ai envie de dire quart de finale. J'aimerais bien qu'elle atteigne une fois les demi-finales, mais je n'y crois pas trop. Si je dois pronostiquer, je dis qu'elle atteint les huitièmes, puis les quarts — mais ça n'ira pas plus loin.

Ecoutez l'interview: 

RadioFr. - Nathan Clément
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