Transidentité à Fribourg: une asso' pour trouver sa voix

L'association trans&non-binär existe depuis 2023 à Fribourg. Parmi ses activités, des ateliers pour aider les participants à se réapproprier leur voix.

L'association trans&non-binär a vu le jour en mai 2023 à Fribourg. © Envato

Dans un sondage mené en 2023 par l'entreprise Ipsos, la Suisse est ressortie comme le pays qui comprenait la plus grande part de population se définissant comme transgenre. Avec un taux de 6%, elle devançait les 30 autres pays participants, dont la France, la Suède, les États-Unis ou encore l'Australie.

Pourtant, que ce soit en Suisse ou dans le canton de Fribourg, la communauté transgenre se sent peu représentée, y compris au sein même des associations LGBTQIA+ existantes. C'est cette même année 2023 qu'un groupe de militants fribourgeois fonde trans&non-binär (TNB), une organisation spécialement dédiée à ces thématiques de l'identité de genre.

L'association rassemble des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le genre qui leur a été assigné à la naissance. Soit parce qu'elles souhaitent transitionner vers le genre opposé, soit parce qu'elles définissent leur identité comme n'étant ni complètement femme, ni complètement homme. On parle alors de "non-binarité."

Pour les individus qui le souhaitent, il existe des moyens de modifier son nom et son statut à l'état civil pour refléter une identité transgenre. C'est ce qu'on appelle une transition "sociale" et elle est possible à n'importe quel âge, comme l'indique le site de la fondation Agnodice, active dans l'accompagnement des jeunes trans et non-binaires. À noter que la mention d'un genre, masculin ou féminin, reste obligatoire dans notre pays sur les papiers d'identité. Le Conseil fédéral s'est prononcé contre l'introduction d'une troisième option "neutre" en 2022.

Des procédés médicaux, notamment des thérapies basées sur la prise d'hormones, permettent de modifier certaines caractéristiques physiques. Ces interventions sont en partie remboursées par l'assurance maladie de base mais sont soumises à des conditions plus strictes.

Sculpter sa voix à travers de multiples dimensions

Une autre manière de mettre en œuvre sa transition est d'apprendre à modifier sa voix. Depuis l'année passé, TNB organise à Fribourg des ateliers de pose de voix. Les participants s'exercent à faire résonner leurs voix dans différentes parties de leur bouche et de leur gorge, travaillent l'intonation, le rythme, le débit… Ils peuvent aussi écouter des enregistrements audios ou apprendre  des techniques spécifiques pour le chant, selon les envies et les besoins.

Alex* a 40 ans. Il a entamé une transition de genre médicale au milieu de la trentaine et a participé à presque tous les ateliers organisés par TNB. Avant de rejoindre l'association, il n'avait jamais essayé d'exercer sa voix. "Pour les hommes trans qui ont la possibilité de prendre de la testostérone et donc de muer, on considère que c'est suffisant", explique-t-il. "On mue, on a une voix grave et ça y est, c'est une voix masculine! Finalement c'est plus complexe que ça."

Je voulais une voix plus timbrée, plus chaleureuse. 

Ces ateliers sont, à la connaissance des organisateurs, une opportunité unique en Suisse romande. Certains participants se déplacent depuis Genève pour y prendre part.

"Comme beaucoup de personnes trans, je n'aimais pas ma voix avant de commencer ma transition", reprend Alex. "Je la trouvais trop aiguë, trop creuse. Pas forcément trop féminine, mais je cherchais à avoir une voix plus timbrée, plus chaleureuse."

"La prise de testostérone a beaucoup aidé beaucoup de ce côté-là. Mais avec les ateliers, on prend conscience de toutes les dimensions de la voix. Il existe finalement une gamme assez grande dans laquelle les voix perçues comme féminines, neutres ou masculines se chevauchent. La différence est dans la texture, dans la couleur de la voix, dans sa mélodie. Une voix plus mélodieuse est perçue comme plus féminine, une voix plus monotone est perçue comme plus masculine. Apprendre tous ces éléments, ça permet de jouer avec."

Avoir une voix qui ne correspond pas à son genre officiel peut soulever des problèmes, notamment lors de téléphones importants, avec sa banque, son assurance ou l'administration. Mais le bénéfice de ces ateliers est avant tout personnel pour Alex: "ça m'a permis d'aller au delà de la transition hormonale, de ne plus compter uniquement sur la testostérone pour changer ma voix. C'est d'une grande utilité en termes de confiance de soi."

Une réalité difficilement acceptée

La réalité et les besoins de la communauté transgenre sont encore difficilement reconnues en Suisse et dans le canton. "Ce n'est pas évident, notamment quand on est en cours de transition, qu'on nous donne vraiment notre place", relève Roshan Hafezalsehe, membre du comité de TNB. "Dès le moment où on va être reconnu selon les codes sociaux comme appartenant à un genre ou un autre, c'est très compliqué d'être reconnu et respecté dans la vie de tous les jours."

Au quotidien, les personnes trans se heurtent à l'incompréhension, voire au refus de la part d'autres personnes d'employer un nouveau prénom ou des pronoms en adéquation avec le genre choisi. "Ce sont des petites choses, mais qui ont une importance énorme dans le fait de se sentir vu, de pouvoir exister, de vivre comme on souhaite", raconte Roshan Hafezalsehe. "Ce n'est encore pas une évidence pour la majorité des personnes. J'indique mes pronoms dans mes emails professionnels, en français, en allemand et en anglais. Peu de gens les utilisent, malgré le fait que ça leur est donné," continue le Vaudois installé à Fribourg pour ses études.

Dissiper le "flou"

Trans&non-binär s'est donc donné comme mission de faire connaître ces problématiques et d'informer la population. "Ce qu'on cherche, c'est d’enlever le plus possible le flou qu'il y a autour des personnes trans", expose Roshan Hafezalsehe.

Car le manque de connaissances sur ce qu'est la transidentité et la transition est, selon l'activiste, en grande partie responsable de l'animosité, pour ne pas dire l'hostilité, qui existe parfois à l'encontre de la communauté: "Une grande partie des personnes qui vont avoir des réactions négatives le font par peur plus qu'autre chose. En élargissant un peu le savoir général des gens, cela permet aussi de réduire cette peur, qui vient d'idées reçues, de mésinformations, grâce à des informations claires, concrètes et réelles sur nos parcours."

Un autre objectif central est de créer un réseau communautaire pour les personnes trans dans le canton, en se rassemblant autour du sport, d'activités créatrices ou du militantisme politique.

"On n'est pas à l'écoute des jeunes"

Car si la situation en Suisse est relativement bonne, comparé à d'autres pays, il est encore difficile pour la communauté trans de faire valoir ses droits, soulignent les deux intéressés. "En tant que "senior" de la communauté locale, c'est beaucoup plus facile pour moi", remarque Alex. "Mon âge me permet d'être pris au sérieux. On va supposer qu'au bout de 40 ans, je sais qui je suis. Personne n'a remis en question la maturité de mon choix, ou même ma santé mentale. On n'accorde pas la même confiance à des vingtenaires, et encore moins à des adolescentes et adolescents, qui subissent beaucoup cette discrimination."

Mon âge me permet d'être pris au sérieux.

"On n'est pas à l'écoute des jeunes trans", abonde Roshan Hafezalsehe. "Quand ils vont parler d'une incongruence qu'ils ressentent entre leur genre à la naissance, et le genre avec lequel ils souhaiteraient vivre, on va partir du principe qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, au lieu de leur donner un espace pour pouvoir expérimenter avec ces aspects de leur identité."

Ces espaces d'expérimentations seraient au contraire "très sains" pour les personnes en questionnement, selon le représentant de TNB, y compris pour les jeunes qui choisissent au final de vivre avec leur genre assigné. "Au moins iel ne restera pas en questionnement pendant encore dix ans, à se demander si on l'a forcé à être quelqu'un qu'iel n'est pas."

*Prénom d'emprunt.

RadioFr. - Simon Gumy
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