Comment une équipe aide la chouette effraie (et les paysans)
La chouette effraie était en voie de disparition. Aujourd'hui, 10'000 individus peuplent le Plateau suisse, notamment grâce à l'aide d'agriculteurs fribourgeois.
Autrefois, on les clouait sur les portes de granges pour repousser le mauvais sort, aujourd'hui, les agriculteurs font la file pour installer des nichoirs dans leur grange. La chouette effraie, proche de l'extinction il y a encore quelques dizaines d'années, a vu sa population se stabiliser sur le Plateau avec 10'000 individus, et dans le canton de Fribourg par la même occasion.
Plusieurs facteurs l'expliquent, notamment le travail du Barn Owl Project ('projet chouette effraie' en français), lancé par le Payernois Alexandre Roulin, professeur à l'Université de Lausanne.
Passionné de cet oiseau nocturne si discret, il installe des nichoirs dans les granges d'agriculteurs de la région et assure un suivi de chaque nid. "On refuse même d'en poser plus, parce qu'on n'arrive pas à les suivre", confie Nathan Joye après une journée passée à contrôler des nichoirs. Le Broyard est responsable de terrain pour le projet.
Il était une fois, une chouette mal aimée
Le projet était ambitieux, et partait surtout de loin. La chouette effraie était régulièrement appelée la 'Dame Blanche' pour son visage spectral. Et son cri n'aide en rien: "Si vous l'entendez crier la nuit, franchement vous n'êtes pas bien, raconte Nathan Joye. C'est vraiment un cri de Nazgûl (ndlr. fantôme du Seigneur des Anneaux)." Autre problème: les granges modernes, hermétiques, ne laissent plus aucun recoin où nicher.
Une collaboration win-win entre agriculteurs et chouettes
C'est dans ce contexte que démarre le projet dans la région de Payerne. Aujourd'hui, ce sont 450 nichoirs qui couvrent le territoire entre Morges et Avenches, dont une bonne partie dans la Broye fribourgeoise.
L'idée d'Alexandre Roulin: installer les nichoirs des chouettes directement chez les agriculteurs. L'argument est simple: un nichoir, gratuit, en échange d'un accès pour le suivi scientifique. Et la chouette effraie fait le reste. Un couple élimine jusqu'à 6'000 rongeurs par an.
Certains agriculteurs de la Broye ont aujourd'hui ces nichoirs depuis plusieurs générations. Une collaboration rare entre le monde académique et le monde agricole: "Cette collaboration entre agriculteurs et la recherche est utile pour les deux. Elle amène un dialogue, ce qui n'est pas toujours courant entre ces deux domaines."
Des cadavres de rongeurs et des chouettes repues
Ce jour-là, l'équipe qui visite les nichoirs est composée de Nathan Joye, son homologue Alexandre Roland et Léa Péric, doctorante. Ils visitent deux granges où sont nés de jeunes rapaces. Tarse, bec, plumes: tout est mesuré pour le suivi de l'espèce. L'équivalent d'un grain de riz en plume peut définir si la chouette est née il y a 23, ou 24 jours.
Le sang des individus est également prélevé, leurs parasites comptés. Un check-up complet de chaque chouette. Pendant les manipulations, les oiseaux ne semblent que très peu dérangés. Les plus âgés ont les yeux masqués et restent de marbre. Quant aux plus petits: "ils mangent tellement la nuit, que durant la journée, ils digèrent. Ils ne bougent presque pas", explique Nathan Joye, un jeune dans la main droite.
"Toutes ces mesures s'inscrivent dans un suivi vraiment scientifique. On a des protocoles bien ancrés, une continuité entre toutes les données qu'on prend depuis plus de 35 ans, précise le Broyard. Et on a pas mal de contraintes au niveau vétérinaire. En Suisse, on est obligé de les respecter. On est très regardé par rapport au bien-être animal. Si on fait quelque chose qui n'est pas correct, directement le vétérinaire cantonal viendrait nous dire que ce n'est pas possible et on arrêterait les recherches."
Et le dérèglement climatique?
Si la population de chouettes effraies s'est stabilisée, un nouveau défi se profile pour l'espèce avec le dérèglement climatique. Léa Péric parle de ses études au conditionnel: elle n'a pas terminé ses recherches sur l'impact du climat sur l'espèce. Sur le terrain, elle place des appareils à l'intérieur des nichoirs qui mesurent la température et le taux d'humidité.
Ses premiers résultats sont clairs: "Plusieurs fois, on avait une température ambiante d'environ 30 degrés. À l'intérieur des nichoirs, ça montait à plus de 40 degrés." Certains effets sont déjà visibles: plus d'échecs reproducteurs ou des périodes de ponte qui s'allongent.

