Cinq candidats pour autant de sièges: un déni de démocratie?
L'ancien rédacteur en chef de La Liberté, Louis Ruffieux, analyse les alliances qui se sont dessinées pour les élections au Conseil d'État fribourgeois.
La Télé: Tous les candidats des grands partis sont connus. Dix noms et deux alliances: une de gauche, une de droite. Si on parle d'abord sur cette alliance de droite, elle propose cinq noms pour cinq sièges. Est-ce que le choix est encore laissé aux Fribourgeoises et aux Fribourgeois ?
Louis Ruffieux: Je ne douterai pas de la qualité des candidats qui ont été désignés. Mais je suis un peu plus sceptique et frustré sur la stratégie. À mes yeux, elle confisque un peu la démocratie.
On nous dit: "Voilà, c'est le quintet gagnant, mettez votre enveloppe dans l'urne et c'est fait!" Avant, l'usage était quand même que les partis proposent des candidats et que ce soit le peuple qui dispose. Aujourd'hui, on constate que les partis se proposent des candidats et disposent eux-mêmes.
Sans remettre en question le procédé de désignation, in fine, c'est les Fribourgeois qui sont privés d'un choix.
La démocratie s'est un peu arrêtée à Forum Fribourg! Or l'élection concerne quand même l'ensemble du peuple Fribourgeois. Je comprends que ce soit assez confortable, cet entre-soi d'une liste d'entente à cinq. Ceux qui se sentiraient fragilisés comme conseillers d'État sortants bénéficient d'un important socle de voix de tous les convaincus de cette entente. Les nouveaux, d'un tremplin, un envol assez favorable. Mais je ne crois pas que la démocratie trouve vraiment son compte.
En 2021, l'entente de droite avait raflé cinq sièges au Conseil d'État, ramenant l'UDC au gouvernement. Les médias parlaient là d'une "machine de guerre." La droite aurait tort de s'en priver.
Il y a une grande différence entre 2021 et cette année. En 2021, il y a eu ce choix du peuple d'abord. Au premier tour, le peuple n'a pas choisi, il a trié. Et puis ensuite, au deuxième tour, il a élu. Donc c'est la stratégie habituelle.
Il y a eu cette entente qui a été bricolée entre les deux tours pour sauver certains conseillers d'État. Très bien, mais là, on part d'une entente qui verrouille complètement une élection. Moi, je trouve que ce n'est pas très démocratique. Si cette entente était porteuse d'un projet pour le canton, pour le gouvernement, etc., on pourrait encore discuter.
Justement, au sein de cette entente, PLR, Centre et UDC, on sait qu'il y a aussi des divergences idéologiques. Notamment, sur la votation à venir sur l'initiative "Pas de Suisse à 10 millions!" où l'UDC est seule face à tous.
Ce sont des divisions qui se sont ressenties tout au long de la législature. C'est une entente qui a une opposition intégrée. C'est quand même assez original comme système! On s'est rendu compte qu'ils ne sont même pas arrivés à s'entendre sur des éléments aussi importants que le budget, que l'UDC a refusé une fois. C'est quand même énorme.
Vous parlez de l'initiative de l'UDC. On voit tous les jours, depuis des mois, des représentants radicaux et du Centre nous dire que cette initiative est celle du chaos. Elle endommagerait gravement l'économie suisse. Bref, l'UDC veut détruire le modèle suisse qui marche. Et puis, en même temps, on nous dit: "Votez pour nous, mais votez aussi pour l'UDC."
Je pense que les citoyens ont de quoi être, pour le moins, ébranlés par tant d'incohérences. Et ça pourrait se traduire par une abstention très forte aux élections.
Pour parler un peu de la gauche, elle a connu, elle aussi, ces moments de tension, notamment autour du respect de la notion de territorialité. Le PS a dû départager deux très bons candidats, Lise-Marie Graden et le député Simon Zurich. Là aussi, c'est un déficit de démocratie?
Il y a un déficit de démocratie qui est un peu moins aigu que pour l'entente bourgeoise, parce qu'il y a quand même un peu plus de candidats. Il y a cinq candidats pour deux sièges occupés actuellement. C'est déjà un léger choix qui est laissé au peuple.
Mais il y a le même problème, par exemple, pour Sylvie Bonvin-Sansonnens, qui n'a pas de concurrence (au sein de son parti, les Vert.e.s, ndlr). On peut imaginer qu'il y a peut-être des électeurs verts ou d'autres qui souhaiteraient un choix, là aussi.


