Débat: économies et besoins du personnel de l'État

À dix jours des élections cantonales, les présidents des partis fribourgeois ont croisé le fer sur le personnel de l'État au Comptoir gruérien.

Timon Gavallet (UDC), Alexandre Vonlanthen (PLR), Vincent Pfister (Centre Gauche) et Thomas Gremaud (PS) ont débattu jeudi soir au Comptoir gruérien sur la question du personnel de l'État. © La Télé

RadioFr./La Télé: Des postes sont créés année après année. On attend bientôt les 10'000 postes à l'État de Fribourg, contre 8'200 il y a dix ans. Est-ce que c'est logique, parce que la population et les besoins augmentent, ou est-ce qu'il y a aujourd'hui trop de fonctionnaires?

Timon Gavallet (UDC): On a effectivement besoin d'EPT supplémentaires avec l'augmentation de la population. En revanche, on constate que la hausse du nombre d'EPT ne suit pas forcément celle des revenus de l'État. Et puis, on investit de plus en plus dans le numérique, mais les EPT continuent de grimper alors qu'elles seraient censées simplifier les processus. On a aussi des normes qui alourdissent l'administration. Je pense qu'il faut mener une vraie réflexion de fond sur l'organisation interne de l'État.

Quand vous parlez d'organisation, vous dites qu'il y a des postes en trop?

Je ne pense pas que les postes sont en trop en tant que tels. C'est le système qui les rend nécessaires. Si je prends l'exemple des normes VSS, qui viennent de la Confédération: le canton de Fribourg a une certaine marge de manœuvre, mais il prend systématiquement l'option la plus contraignante. Ça implique d'énormes processus de contrôle et de validation, ça alourdit les procédures et ça demande des EPT supplémentaires. Une vraie réflexion sur ces normes permettrait d'alléger l'administration.

Thomas Gremaud, le canton de Fribourg est-il trop gourmand en personnel?

Thomas Gremaud (PS): Non. On a une population qui augmente, mais aussi une population particulière: beaucoup de jeunes et pas mal de personnes âgées, ce qui génère des besoins spécifiques. La population a clairement montré qu'elle était attachée à ses prestations durant la LAFE et je pense que les élus devront en tenir compte au moment de prendre leurs décisions.

Alexandre Vonlanthen, êtes-vous satisfait du nombre d'EPT prévu dans le nouveau budget? Trop, pas assez, dans le juste?

Alexandre Vonlanthen (PLR): On a des bases légales qui imposent un certain nombre d'EPT, notamment pour les écoles. Mais pour moi, l'augmentation est trop importante: en deux ans, c'est 255 EPT de plus pour l'État.

Dans quel secteur voyez-vous la plus forte augmentation?

La justice demande plus de postes, mais elle s'est aussi réorganisée avec la nouvelle loi. Avant, quelqu'un employé à la justice dans la Broye ne pouvait pas aller donner un coup de main dans la Sarine en cas de gros dossier. Maintenant, c'est possible. Il faut cette souplesse. C'est aussi pour ça que les partis de droite ont demandé un audit, qui a été accepté et sera mené par l'IDHEAP. On aura des pistes d'amélioration.

Vincent Pfister, la droite dit qu'il faut mieux s'organiser, être plus efficace, et qu'on peut ainsi limiter les nouveaux engagements. Ça vous convainc?

Vincent Pfister (Centre Gauche): Je crois que c'est surtout un manque de respect envers le personnel de l'État. L'idée du fonctionnaire qui ne fout rien et à qui ça coule douce, elle n'est pas vraie. Le personnel de l'État, ce sont des enseignants, des soignants, des gens au service de la population. C'est précisément là qu'on a le plus de demandes. Et je rappelle qu'on a un Conseil d'État majoritairement de droite depuis cinq ans, et même lui reconnaît que ces postes sont nécessaires.

Alexandre Vonlanthen, une réaction?

Je n'ai jamais dit que je manquais de respect pour le personnel de l'État. Au contraire, c'est justement pour améliorer ses conditions qu'on doit améliorer les processus et la transversalité du travail. La réorganisation, c'est aussi dans l'intérêt du personnel.

Timon Gavallet, vous voulez rebondir?

Il faut aussi réfléchir à comment ces EPT sont réparties. Au Service de l'enfance et de la jeunesse, par exemple, on leur en donne régulièrement, mais il faut se demander si elles servent concrètement les enfants ou si elles alimentent des mesures administratives. On revient toujours à cette question de simplification des processus.

Justement, le SEJ a reçu 20 postes depuis 2020, mais sa cheffe de service parle d'un manque de 23 postes pour assurer les tâches. Thomas Gremaud, que répondez-vous?

Je suis effaré. Le PLR parle des enseignants, je ne sais pas s'il veut des classes à 30 élèves, l'UDC plus d'enfants à gérer pour le SEJ, mais en mettant des limites partout, on va droit dans le mur. C'est ce que fait le Conseil d'État depuis cinq ans: ne pas donner les ressources nécessaires. Et c'est dramatique, parce que ça coûte encore plus cher après, quand il faut rattraper les situations. En investissant dans la formation et les services publics, on protège la population.

Timon Gavallet, peut-on mettre plus d'élèves par classe pour économiser?

Il faut nuancer selon le niveau. Dans les écoles primaires, on a un vrai besoin en EPT et en soutien. En revanche, plus on monte dans les cycles, plus on a de professeurs par élève, jusqu'à l'université, pour une plus-value qui reste assez modeste. Avant de continuer à augmenter, il faut réfléchir à comment on attribue ces moyens.

Alexandre Vonlanthen, ne coûte-t-on pas plus cher quand une situation se dégrade, par exemple pour un enfant mal accompagné?

Les enfants méritent un accompagnement digne. Mes propos ont été déformés par mes camarades de gauche ça ne m'étonne pas. Je ne dis pas qu'il faut des classes à 30 élèves. Mais un ou deux élèves de plus que la norme légale changerait déjà beaucoup. Et dans l'administration scolaire, il y a plusieurs services, plusieurs chefs, plusieurs staffs. C'est là qu'on doit améliorer les choses. J'avais d'ailleurs déposé une motion en ce sens, retirée au profit de la révision totale de la loi scolaire.

Vincent Pfister, augmenter les effectifs par classe au secondaire, ça vous parle?

C'est une mauvaise connaissance du milieu. Au secondaire, on a un prof différent par branche, des classes qui se divisent en sections, des enfants en difficulté qui ont besoin de soutien renforcé. La jeunesse ne doit pas être sacrifiée. Les bases légales existent pour assurer une qualité de service. Et si on commence à faire des petits écarts pour des raisons budgétaires, on finit par ne plus pouvoir rattraper le coup. Geler les embauches, comme le propose le PLR, c'est courir vers une situation catastrophique.

Alexandre Vonlanthen faut-il geler les embauches? Et si non, quels services doivent être prioritaires?

Pour l'éducation, la santé et la justice, les postes sont importants. La population génère de plus en plus de procédures judiciaires et la justice a été entendue. Cela dit, il y a parfois un manque de bon sens dans le traitement des dossiers. Je le vis dans mon activité professionnelle dans la construction: on discute, on s'entend, et tout à coup on remet des bâtons dans les roues. J'ai même eu des préavis sans base légale et j'ai dû aller jusqu'au Conseil d'État pour l'éviter.

Au-delà des 10'000 fonctionnaires, il y a aussi 4'000 employés à l'HFR. Les partis bourgeois voudraient plus de flexibilité, voire les sortir de la LPERS. Qu'est-ce que ça résoudrait, Timon Gavallet?

Le problème, c'est que toutes les mesures d'économie de l'hôpital sont régulièrement annulées par l'indexation des salaires et les paliers prévus par la LPERS. L'HFR prend des mesures difficiles, parfois des licenciements, et deux ans plus tard, ces efforts n'ont servi à rien. Sortir le personnel de la LPERS permettrait un système plus optimisé, adapté aux spécificités du monde de la santé, avec notamment des primes au mérite pour encourager les collaborateurs.

Thomas Gremaud, votre réaction?

Je remercie M. Gavallet pour son honnêteté: il veut sortir le personnel de la LPERS pour faire des économies, donc pour baisser les salaires. C'est la réalité. Mais concrètement, comment évalue-t-on le mérite à l'hôpital? Au nombre de piqûres? Au nombre de chambres visitées? Le personnel hospitalier fait un travail formidable, soutenu par la population lors des votations sur les soins infirmiers. Personne dans ce canton, à part la droite, ne veut cette sortie de la LPERS.

Vincent Pfister, sans "prime à la seringue", assouplir les conditions est-ce une bonne idée?

J'ai travaillé à l'hôpital, je sais ce que c'est. Et le directeur de l'HFR, M. Müller, ne souhaite en aucun cas une sortie de la LPERS, il l'a répété plusieurs fois. C'est vrai que quand l'État indexe les salaires de 1%, l'HFR doit absorber 7 à 8 millions de masse salariale en plus. Mais le personnel soignant est déjà un secteur en souffrance. Quand j'entends parler d'"optimisation", on parle clairement d'économies. L'État doit savoir ce qu'il veut et être prêt à soutenir son hôpital, notamment via les prestations d'intérêt général.

En 2018, cette même discussion avait mené à des grèves. Seriez-vous prêts à aller jusque-là, Alexandre Vonlanthen?

Ce ne sera pas nous qui déciderons s'il y a grève. Mais le camp bourgeois est prêt à avancer sur la sortie du personnel de l'HFR de la LPERS. On voit les choses à moitié plein: le personnel de la santé a des tâches très spécifiques, qui n'ont rien à voir avec d'autres services de l'État. Une loi adaptée à leur réalité, c'est aussi dans leur intérêt.

Vous ne pensez pas que ça pourrait affaiblir leurs conditions?

Pas du tout. C'est quand même du personnel d'un établissement soutenu par l'État à hauteur de 450 millions par an. Sans ce soutien, le HFR serait virtuellement en faillite. L'État garde la responsabilité, et une loi spécifique peut très bien être dans l'intérêt du personnel et des citoyens.

Thomas Gremaud, 70% des charges de l'hôpital sont liées au personnel. Il n'y a vraiment rien à faire?

Il y a sûrement des optimisations à trouver, notamment avec le nouvel hôpital. Mais si 70% des charges sont du personnel, c'est parce que ce sont des personnes qui soignent. On ne peut pas déléguer ça à une machine. C'est normal que ça coûte, et il faut être prêt à le payer pour avoir des soins de qualité.

Timon Gavallet, un mot sur la revalorisation du personnel soignant?

On tend justement vers plus de sécurité des postes et des salaires. Et permettre à l'HFR de s'autogérer, de revoir sa politique salariale de manière indépendante, c'est aussi une façon de préserver ces emplois et ces salaires, qui sont essentiels pour notre santé publique.

Vincent Pfister, un exemple concret sur la revalorisation?

Un enseignant avec un bachelor est en classe salariale 18. Un infirmier avec le même niveau de formation est en classe 17. Êtes-vous prêts à militer pour que les enseignants passent en classe 17 pour faire des économies? Ou êtes-vous prêts à reconnaître la vraie valeur du travail infirmier en leur accordant la classe 18?

Timon Gavallet, rapidement?

C'est une vraie problématique, qui mérite d'être posée entre l'enseignement et la santé, comme pour toutes les autres fonctions.

Alexandre Vonlanthen?

Le personnel infirmier du canton de Fribourg est le deuxième mieux payé de Suisse, il faut le rappeler. Et l'exemple du HIB, l'Hôpital Intercantonal de la Broye, est parlant: il a réussi son assainissement sans que le personnel monte aux barricades. Je m'y suis rendu personnellement l'année passée dans des circonstances difficiles, et le personnel n'était pas malheureux.

Thomas Gremaud, le HIB montre que des conditions assouplies peuvent fonctionner. Ça vous parle?

L'enjeu, c'est d'avoir des soins de qualité. On pourrait fermer des services pour être rentable, mais je veux que dans ce canton, n'importe qui puisse être soigné correctement, qu'il soit enfant, adulte ou personne âgée. Ça passe par un personnel de qualité, bien formé et bien payé. Je suis très content que les Fribourgeois soient bien soignés, et j'espère que ça continuera.

RadioFr. / La Télé - Nathan Clément / Cloé Pichonnat / Loïc Schorderet
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