Interdiction du TPO: "J'ai jeté des centaines de vernis"
Les ongleries s'adaptent à la nouvelle réglementation sur un agent chimique durcisseur, désormais classé comme toxique dans la cosmétique.

Durcir un vernis semi-permanent ou un gel sous lampe UV en quelques secondes, c'est possible grâce aux photo-initiateurs. Parmi eux, l’oxyde de diphényl triméthylbenzoyl phosphine (TPO) a longtemps été utilisé pour ses propriétés efficaces. Cependant, cette substance est interdite dès le 1er septembre dans tous les produits professionnels cosmétiques en Europe, y compris en Suisse.
Cette interdiction découle du classement du TPO comme substance CMR (cancérogène, mutagène ou reprotoxique). Les risques reposent en particulier sur ses effets néfastes sur la fertilité ou le développement embryonnaire, sur la base d'études menées sur l’animal. Bien que les effets sur l’humain ne soient pas formellement établis, le principe de précaution s’applique.
La Suisse a annoncé cette interdiction le 18 juillet dernier, par une communication officielle de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Les instituts de beauté et salons de manucure n’ont disposé que de quelques semaines pour écouler leurs stocks existants et se tourner vers des alternatives conformes.
Des milliers de francs d'investissement
Sonia Da Silva, styliste ongulaire, esthéticienne et coiffeuse depuis 20 ans, a découvert l'interdiction du TPO en mai dernier via les réseaux sociaux. Cette professionnelle, qui exerce depuis 12 ans dans son salon actuel à Fribourg, a décidé d'écouler ses produits avant l'entrée en vigueur de la loi lundi. Vendredi, elle était en plein tri. "J'ai déjà 131 flacons que je ne peux plus utiliser", confie-t-elle.

L'impact financier est important puisque les vernis semi-permanents coûtent entre 8 et 16 francs pièce, et les gels de construction entre 70 et 120 francs. "Honnêtement, je fais avec. C'est vrai qu'on pense toujours au bien-être de la cliente et à nous, parce que pour nous, c'est aussi dangereux."
Sa première cliente de la journée n'est pas dupe. "J'ai l'impression que dans beaucoup de ces vernis, il y a des substances qui n'ont pas été vraiment examinées", estime Morgane, venue pour une pose de semi-permanent. "Pour que des produits marchent si bien avec la lumière ultraviolette, ça ne pouvait pas forcément être que des bons ingrédients à l'intérieur."
Pas toujours bien informées
Sara Zlatanova, styliste ongulaire indépendante depuis cinq ans, a découvert seulement récemment l'interdiction du TPO via les médias. La grande majorité de ses vernis semi-permanents contiennent cette substance. "J'ai jeté des centaines de flacons. Ça fait au moins 3000 francs de couleurs à éliminer en une semaine", calcule-t-elle, évoquant des contenants parfois même pas encore ouvertes.
Les risques sur la santé n'ont pas alerté la professionnelle. "La concentration de TPO ne dépasse pas 5% dans un flacon. Une fois le séchage fait, il ne reste donc pas une grande quantité sur les ongles de la cliente", nuance-t-elle. "Pour moi, c'est avant tout une mesure qui met la pression sur les petites entreprises comme les esthéticiennes."
Un laboratoire fribourgeois sans TPO
Les producteurs doivent eux aussi se mettre à la page. Akyado, fabricant de produits professionnels basé à Remaufens depuis plus de 25 ans, figure parmi les marques qui ont anticipé l'interdiction. "Depuis 2019, nous avons progressivement reformulé les produits qui contenaient du TPO, sachant qu’une partie de notre gamme en était déjà exempte", explique la directrice Noleen Bader, surprise par la vitesse du changement de législation.
Techniquement, le remplacement du TPO n'a pas posé de difficultés majeures. "Il y a d'autres photoinitiateurs sur le marché", poursuit la responsable, précisant que cette substitution n'a pas engendré de surcoûts significatifs. "Nous sommes reconnaissants d’avoir opéré ce changement en amont. Cela nous a permis d’être prêts et surtout d’éviter à nos clientes de devoir jeter leurs stocks", ajoute-t-elle.