Le lynx: nouvel habitant discret du Plateau fribourgeois

Discrets mais bien présents, les lynx s'installent sur le Plateau suisse, jusque dans les environs de Fribourg. Interview.

La femelle lynx MONA, deux jeunes à proximité d'une tanière et une carte du parcours de BABU, notamment dans le canton de Fribourg. © Fondation KORA
La femelle lynx MONA, deux jeunes à proximité d'une tanière et une carte du parcours de BABU, notamment dans le canton de Fribourg. © Fondation KORA
La femelle lynx MONA, deux jeunes à proximité d'une tanière et une carte du parcours de BABU, notamment dans le canton de Fribourg. © Fondation KORA
1 / 3

Le lynx colonise le Plateau. Les populations suisses (celles du Jura, du Nord-Est et des Alpes) s'y aventurent de plus en plus. La première reproduction documentée sur le Plateau remonte à 2012, lorsque la femelle MONA, aujourd'hui âgée de 15 ans, a mis bas dans la région au sud du lac de Neuchâtel.

Dans le canton de Fribourg, le lynx est aussi présent. Des individus ont ainsi été détectés dans les gorges de la Singine, le long de la Sarine, ou encore à proximité immédiate de la ville de Fribourg, dans les gorges du Gottéron. La fondation KORA, mandatée par la Confédération et les cantons, vient de publier un rapport compilant six années de données. Interview de Karolin Prott, collaboratrice scientifique KORA impliquée dans le projet conservation du lynx (GSD).

RadioFr.: Est-ce que la colonisation du Plateau progresse? On parle de combien d'individus aujourd'hui dans la région ?

Karolin Prott: La colonisation a commencé il y a déjà quelques années — les premières reproductions ont été constatées en 2012. Ces dernières années, il y a de plus en plus de lynx sur le Plateau et ce processus va probablement continuer. Nous ne connaissons malheureusement pas le nombre exact d'individus présents dans le canton de Fribourg ou sur l'ensemble du Plateau, mais il existe une plateforme publique, le KORA Monitoring Center, où tout le monde peut voir où la présence du lynx a été confirmée en Suisse.

Quand on pense au lynx, on imagine plutôt un animal des forêts alpines. Est-ce que ça vous a surpris de le voir s'installer sur le Plateau?

Sur le Plateau, il y a beaucoup de chevreuils, qui sont la principale proie du lynx dans cette région, et il existe bel et bien des habitats adaptés. Ce n'est donc pas une surprise en soi. Ce qui m'étonne davantage, c'est de les voir parfois si près des grandes villes, comme Fribourg ou Berne.

Comment s'adaptent-ils à un territoire avec de grands axes routiers et beaucoup d'habitations?

Même si certains individus s'approchent des villes, les lynx évitent globalement les humains, nos maisons et nos routes. Ce phénomène est encore plus marqué pendant la journée que la nuit. Les routes principales représentent un enjeu majeur: chaque année, quelques lynx trouvent la mort dans des accidents de la route.

Vous parlez dans le rapport d'"attractive sink". Qu'est-ce que ça signifie, et est-ce que vous le craignez pour le Plateau?

Un "attractive sink", c'est un habitat qui attire les lynx grâce à l'abondance des proies, mais dans lequel leur survie est considérablement réduite en raison des collisions et d'autres perturbations humaines. Nous n'en savons pas encore assez pour dire si le Plateau en est un. Il nous faut davantage de données sur la reproduction et sur la survie des jeunes dans la région.

Vous parlez aussi de corridors à faune. C'est quoi exactement? Vous mentionnez notamment les gorges de la Singine...

Les corridors à faune servent de connexion entre des habitats et des écosystèmes fragmentés. Les lynx du Plateau empruntent souvent les zones boisées et escarpées le long des cours d'eau: les gorges de la Singine en sont un bon exemple. Ces gorges relient différents habitats et constituent donc de bons corridors. En fonction du paysage, les cantons décident où il est utile d'en créer ou d'en améliorer, et notamment où des passages à faune sur les autoroutes sont nécessaires.

Qu'est-ce que ça change concrètement d'avoir des lynx sur le Plateau pour la faune, pour les agriculteurs, pour les habitants?

Les lynx sont présents depuis un certain temps déjà sur le Plateau, même s'ils ne sont pas encore partout. Nous avons examiné ce sujet de près dans ce rapport, mais ce n'est pas un phénomène nouveau. Les dernières années montrent qu'il y a peu de conflits et qu'une cohabitation entre les humains et les lynx est tout à fait possible.

Votre rapport parle beaucoup de génétique. En termes simples, pourquoi est-il important que les lynx du Jura et des Alpes se croisent sur le Plateau?

Les lynx de Suisse descendent uniquement de quelques individus relâchés dans le cadre de programmes de réintroduction. Et jusqu'à présent, il n'y a pratiquement pas eu de contact entre les lynx du Jura et ceux des Alpes. La diversité génétique est donc fortement réduite, ce qui peut entraîner de la consanguinité et, par conséquent, des problèmes de santé et une capacité de survie diminuée. Une colonisation du Plateau permettrait de connecter ces deux populations et d'améliorer la diversité grâce aux échanges génétiques. Mais cela ne suffira pas à lui seul à rétablir un bon état génétique.

RadioFr. - Nathan Clément
...