Pascal Crittin: "Le service public est pour tout le monde"
L'initiative pour une redevance à 200 francs est soumise à la population le 8 mars. Avec quels enjeux pour la RTS? Entretien avec son directeur.
RadioFr: À moins de deux mois d'un vote crucial pour la RTS, dans quel état d'esprit êtes-vous? Arrivez-vous encore à dormir paisiblement?
Pascal Crittin: Oui, bien sûr, on arrive toujours à dormir, mais évidemment, on a aussi de l'inquiétude parce que c'est un enjeu qui est considérable, un enjeu pour le public, pour la Suisse, pour la Suisse romande.
Vous-même, vous ne faites pas directement campagne, vous avez aussi interdit à vos équipes de faire campagne. Pourquoi respecter cette neutralité alors que ça va vous toucher drastiquement ?
C'est une position difficile à tenir. La mission du service public, notamment, c'est d'informer et c'est aussi d'animer le débat public, donc de couvrir les campagnes de votation en respectant un strict équilibre entre les pour et les contre, et donc on ne peut pas considérer que les journalistes prennent position dans le débat public, et en même temps se retrouvent en train d'animer le débat.
Si la redevance passe à 200 francs, elle ressemblera à quoi la RTS demain?
Je pense que toutes les personnes qui nous écoutent et qui nous regardent ce soir peuvent bien imaginer ce qu'il adviendrait si leur entreprise perdait du jour au lendemain la moitié de ses revenus. C'est ce qui arriverait à la SSR: c'est 50% du budget en moins en 18 mois. C'est évidemment beaucoup moins de présence dans les régions. Je pense qu'on devrait fermer tous les bureaux régionaux dans les cantons romands, par exemple, donc moins de couverture de la Suisse romande en général aussi. C'est énormément de chaînes en moins. C'est des centaines d'émissions en moins. Finalement, c'est une perte très sèche, pure pour le public et je crois aussi pour mon pays.
Aujourd'hui, la SSR touche 1,3 milliard de francs. On passerait, selon les estimations, à environ 630 millions. C'est à peu près le budget de la SSR pour faire de l'information. Est-ce que ça ne vous permettrait pas de recentrer votre mission d'information de service public?
On parle beaucoup de millions et je peux comprendre que c'est quelque chose de très impressionnant. On produit énormément d'heures et en quatre langues. Cette moitié-là, c'est déjà le coût de l'information. Les gens regardent RTS1, la chaîne de télévision. S'il n'y a plus que les émissions d'information sur RTS1, il y aura quoi entre 12h45 et 19h30? Entre la matinale et midi, puis midi et Forum? Là, il y a du sport, du contenu culturel, de la musique, des films et des séries. Il y a du divertissement. Les initiants veulent supprimer tout ça du service public. Donc il y aurait des énormes trous. Ce que je crains, c'est que la chaîne de télé devienne une sorte de chaîne d'info en continu.
Ce n'est pas une vision pour vous?
Ce n'est pas une vision pour deux raisons. Sur une chaîne d'information en continu, il faut développer l'histoire toutes les minutes, toutes les heures. Il y a le risque d'avoir une sorte de tournée de l'information avec des experts qui viennent raconter, raconter, raconter, même quand on n'a pas de fait. Il y a une dépréciation de la qualité de l'information qu'on peut observer en France, par exemple. Et l'autre chose, c'est que le service public, c'est tout pour tout le monde. Le public, il n'a pas envie que d'information. Il a aussi envie de rire. Il a aussi envie de découvrir le monde. Il a aussi envie de se faire plaisir. C'est aussi ça, le service public.
Est-ce que c'est vraiment à la RTS de produire, par exemple, des émissions de télé-réalité ou des jeux?
Ce n'est pas vraiment de la télé-réalité parce qu'on n'en a jamais fait objectivement comme celle qu'on a pu voir sur TF1. On essaie ainsi de faire quelque chose de plus qualitatif. Par exemple, valoriser les compétences des gens, on les met en compétition entre les cantons, par exemple. Et puis, un jeu comme "C'est ma question", c'est aussi un jeu de culture générale qui tourne dans toute la Suisse romande. Mais c'est aussi "52 minutes" qui serait définitivement supprimé. C'est aussi "Cœur à Cœur" qui serait définitivement supprimé. C'est toutes ces opérations ou ces émissions qui, je crois, quand même font aussi du bien au public.
Parlons aussi un peu de sport. Avec une redevance à 200 francs, la RTS peut encore diffuser les courses de ski?
L'initiative dit: plus de sport qui peut être fait par les privés. Mais il faut bien capter ces images pour les diffuser dans le monde entier, et nous avons ce savoir-faire que personne d'autre n'a en Suisse. Le risque, c'est que des télévisions étrangères viendront prendre ces images en Suisse. Je trouve que c'est totalement fou d'imaginer qu'on ouvre ce marché du travail aux étrangers alors qu'on sait le faire nous-mêmes.
Est-ce que c'est encore une mission de service public de commenter de la Formule 1 à l'autre bout de la planète, par exemple?
Moi, je ne regarde pas tellement la Formule 1, ça ne m'intéresse pas. Et j'observe que quand je discute avec des gens, il y a des gens qui me disent surtout, vous n'arrêtez pas la Formule 1 parce qu'une partie du public paie la redevance pour avoir la Formule 1. Une autre partie du public paye la redevance pour avoir un autre sport. Il y a une autre partie du public encore qui paye pour ne pas avoir de sport, mais des films et des séries, par exemple. On se met tous ensemble pour payer une facture d'environ 300 francs par année, une trentaine de francs par mois, pour avoir de tout pour tout le monde.
La SSR, c'est énormément de chaînes, programmes radio, programmes télé. Est-ce qu'on ne pourrait pas, par exemple, en Suisse romande, se contenter d'avoir La Première et pas d'avoir Couleur 3, pas d'avoir Espace 2 ? Et deuxième question aussi, c'est aussi une concurrence pour les médias privés qui souffrent, qui licencient, qui économisent. Qu'est-ce que vous répondez à cette critique qu'on vous fait ?
J'aimerais dire deux choses. La première, d'abord, on a déjà commencé à faire des économies parce que la redevance ne cesse de baisser. Elle était à 460 francs à peu près il y a quelques années. Elle est maintenant à 300 francs dans tous les cas. Donc, nous sommes déjà dans un processus d'économie qui va devoir fatalement aussi réduire une partie de l'offre. Ce qui m'inquiète, c'est que l'argent qui n'est plus payé par la redevance; il n'y a pas un centime de plus pour les médias privés. Ce n'est pas vraiment nous qui privons les médias de moyens. C'est simplement qu'on ne leur donne pas de moyens. C'est ça, le problème.
Si l'initiative ne passe pas, est-ce que vous allez quand même entendre les critiques et transformer la RTS?
Ce n'est vraiment pas ce qui nous anime. Je suis constamment en relation avec le public, et les critiques, on les entend. Nous sommes en constante transformation. Nous avons constamment adapté notre offre pour être là où le public se trouve, notamment sur le digital auprès des jeunes, mais pas seulement. Et si on a du succès, c'est parce que si on a huit personnes sur dix toutes les semaines qui sont en contact avec la RTS, c'est parce qu'on sort de la radio ou la télévision qu'on va sur le digital. Ce que l'initiative veut d'ailleurs supprimer. Ensuite, on se transforme parce qu'on doit faire des économies. Je prends un exemple qui n'a rien à voir avec le programme: on réduit massivement nos bâtiments pour économiser dans les murs et moins dans le programme. Donc oui, cette tendance à l'économie va continuer, parce que la redevance va de toute façon baisser à 300 francs si l'initiative est refusée.



